Tribune libre

Le peuple : une figure manipulable en tous sens

Témoignages.re / 17 septembre 2013

Notre notion de peuple vient du latin populus et du grec demos, avec la même ambiguïté et ambivalence que dans les deux langues : soit la totalité des individus composant une nation, soit une partie de celle-ci correspondant aux classes populaires. Selon l’“Encyclopédie Universaliste”, « la première caractéristique du terme peuple est d’être une synecdoque, figure de rhétorique qui consiste à prendre la partie pour le tout, puisque le peuple désigne une communauté donnée ainsi qu’une fraction significative de celle-ci ».
L’historien Jules Michelet est, semble-t-il, le premier à observer que ce terme « désigne tantôt la totalité indistincte et jamais présente nulle part, tantôt le plus grand nombre, opposé au nombre restreint des individus plus fortunés ou plus cultivés ».

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« Pour les anciens, il y a peuple lorsqu’une communauté vivant sur un même territoire est liée par des caractéristiques communes — la culture, les mœurs, la langue —, des intérêts communs et par la reconnaissance du droit ».

L’ambivalence — caractère de ce qui présente deux valeurs, deux composantes, opposées ou non (CNRTL) — du terme suggère, selon Brigitte Krulic [1], « l’idée que toute esquisse de définition du “peuple” doit s’efforcer de répondre à une question dédoublée : “qu’est-ce qu’un peuple ?” ne se conçoit pas sans “qu’est-ce que le peuple ?”, ou, dans une autre formulation, “qu’est-ce qui constitue le (un) peuple en peuple” » (Actes de Colloque, 2005).

Pour le politologue Sadir Khiari [2], à la question « qu’est-ce que le peuple ? », il faut naturellement répondre par une autre question : contre qui se constitue le peuple ? Car pour lui, le peuple se constitue politiquement contre un extérieur, un extérieur hostile.

Pour les anciens, il y a peuple lorsqu’une communauté vivant sur un même territoire est liée par des caractéristiques communes — la culture, les mœurs, la langue —, des intérêts communs et par la reconnaissance du droit . Et ce, conformément à la définition classique de Cicéron [3] ( De Republica, 25 ), reprise par Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin. Pour Cicéron, le peuple est peuple, ou plutôt la multitude devient peuple en reconnaissant le droit commun qui lui préexiste — le droit naturel —, alors que pour Hobbes et les modernes, la multitude devient peuple par la volonté de se donner une loi commune , une loi instituée, voulue et non pas droit reconnu.

Pour les modernes, le mot “peuple” évoque à la fois : un ensemble d’êtres humains vivant sur un même territoire et ayant en commun les mêmes modes de vie, la même langue et la même culture, ou comme l’ensemble de citoyens d’un État-nation avec des droits et des devoirs, ou encore comme l’ensemble des citoyens de condition modeste ou humble, par opposition aux groupes ou classes privilégiées par la naissance, la culture ou la fortune. Ce sont les trois sens principaux qu’on souligne habituellement et que Barbara Cassin [4] désigne comme ethnique (culturel pour d’autres), juridique et social (B. Cassin, 2004).

Aujourd’hui, quand on débat sur la signification de “peuple”, il est indispensable de dire à quel sens, à quelle acception du peuple on se réfère. Le mélange où la non-distinction de ces acceptions ou le passage sans précaution de l’une à l’autre ne peuvent qu’entrainer une grande confusion dans le débat — un débat souvent très idéologique. Il convient également de tenir compte du contexte sociologique et politique où la notion émerge. Un mouvement populiste donnera sa préférence à l’idée de peuple-nation , alors qu’un mouvement de libération ou d’émancipation populaire se référera plutôt à l’idée de peuple comme ensemble des classes opprimées . Cette divergence sur l’idée de peuple exprime la divergence réelle entre deux projets historiques distincts : le développement national conduit par la bourgeoisie pour le premier et la construction d’une nouvelle société en rupture avec l’ordre ancien conduit par les mouvements populaires pour le second. Le choix de telle ou telle acception n’est donc nullement de pure forme.

Du peuple-nation au peuple-classe

D’autre part, pour ne pas essentialiser la catégorie peuple, pour ne pas penser le peuple comme objet, mais comme sujet ou agent historique et politique, il convient de se demander : qu’est-ce qui constitue un peuple en peuple ? Rousseau disait déjà que c’est en s’affirmant dans un acte qu’un peuple est un peuple . Ce qui constitue le peuple en peuple, c’est lorsque le peuple se conscientise, se donne des objectifs et élabore une pratique sociale en vue de son émancipation ; lorsqu’il « se fait chair dans l’action ». Bref, lorsqu’il cesse d’être une masse inorganisée, chaotique et aveugle pour retrouver ses valeurs et élaborer son propre projet historique que le peuple existe. « Le peuple, ce sont des rapports de forces, c’est une histoire, c’est une histoire de rapports de force », écrit le politologue Sadri Khiari (2013).

Nous sommes ici loin de l’idée de peuple comme globalité nationale, constitutive de la volonté générale. Ce peuple pensé comme Un et doté d’une Volonté supposée univoque, ce peuple érigé en souverain est « un maître à la fois impérieux et insaisissable », écrit Pierre Rosanvallon dans “Le peuple introuvable” (1998). Et d’ajouter : « c’est un peuple atomisé, sérialisé, sans voix distincte, et sans visage, que la démocratie moderne a tenté d’ériger en souverain ».

Pour l’historien de l’art Georges Didi-Hubermann [5] (2013) : « Le “peuple” comme unité, identité, totalité ou généralité, cela n’existe tout simplement pas ».

D’où sa mobilisation en tous sens dans le champ politique, ce qu’Alain Badiou appelle sa « dangereuse inertie ». Ecoutons un morceau intitulé “Il est temps de se rebeller” d’un artiste allemand d’extrême droite qui exhorte son peuple à se défendre contre « la présence de populations d’origine immigrée, manipulé par des élites corrompues aux ordres du capital international » :

Lève-toi donc, Toi peuple allemand,

Tu as vécu de nombreuses souffrances ;

C’est Ta patrie, Ton pays, Ta mort,

L’Allemagne a maintenant besoin de Toi dans sa détresse.

La notion de peuple, de peuple-nation , fonctionne ici « comme un double mécanisme symbolique d’inclusion et d’exclusion : inclusion d’une partie de la population d’un territoire ; exclusion des “autres”, étrangers au sens propre comme étrangers “de l’intérieur”, qui “ne sont pas” du peuple ».

Cette conception abstraite et fusionnelle du peuple ne distingue pas les riches des pauvres, ceux d’en haut de ceux d’en bas, l’élite des sans grade ; il tend à masquer la diversité des intérêts sociaux en présence, notamment les intérêts de classe souvent radicalement antagoniques. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne prend pas en compte les divisions et conflits qui structurent concrètement la société (R. Michel, 2013). Ce n’est donc pas sans raison que Marx utilise rarement le concept, et lorsqu’il l’utilise c’est dans le sens non toute la population, mais plutôt les dominés, les exploités. Nous savons tous que le Parti communiste français s’est toujours posé comme le parti du “peuple”, non la totalité indistincte, mais comme le parti des exploités. Quant à savoir s’il a toujours été ce parti des « fils du peuple », c’est une autre question.

Le sens du mot peuple que nous assumons est donc lourd de conséquences — sur la conception de la politique, sur les stratégies d’alliance et d’action, sur la participation des citoyens dans nos institutions, etc. La « souveraineté populaire » se joue dans l’exercice de la démocratie au quotidien.

Reynolds Michel

[1KRULIC Brigitte, Présentation, in Actes du Colloque : “Peuple” et “Volk” : réalité de fait, postulat juridique, Nanterre, 2005, Sens public, revue Web, 2 février 2007.

[2KHIARI Sadir, Contre qui se constitue le peuple ?, in Qu’est-ce qu’un Peuple ? d’Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Jacques Rancière, Sadri Khiari, Ed. La Fabrique, 2013

[3Cicéron, cité par DE OLIVEIRA Ribeiro, Que signifie analytiquement “Peuple” ?, In R. Concilium, N°196, 1984

[4CASSIN Barbara, cité par KRULIC Brigitte, Cf. Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, sous la direction de Barbara Cassin, Paris, Seuil, 2004.

[5DIDI-HUBERMAN, cité par MICHEL Reynolds, Revisiter le concept de peuple, Le Quotidien, 18 juillet 2013 ;


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