Tribune libre

Pour une diplomatie réunionnaise au service du développement

Témoignages.re / 1er février 2010

A l’heure des prochaines élections régionales à La Réunion qui mettront en place une nouvelle Assemblée dont les compétences en matière de coopération sont prédominantes, il est nécessaire de faire un bilan sur l’action internationale des collectivités réunionnaises permise par les différentes lois de décentralisation. Les actions de « coopération régionale » développées par les élus réunionnais ont été jusqu’à présent des actions visant des pays à faible niveau de développement, essentiellement francophones (Comores, Madagascar…) et avec des transferts, à sens unique, de moyens humains et financiers. Les collectivités réunionnaises et l’Etat ne pourront plus se permettre de continuer dans cette voie en raison de l’endettement public et devront coûte que coûte rentabiliser chaque euro dépensé dans la coopération internationale. Cela passe par une révolution des mentalités, les élus réunionnais devront se montrer plus actifs au niveau international, avec l’aide de la France, en accord avec ses dispositions internationales, pour devenir de véritables ambassadeurs au service du développement de l’île.

Dans le débat politique actuel de la campagne des Régionales à La Réunion, la nécessaire ouverture de l’île sur son environnement international et son intégration régionale ne sont pas à l’ordre du jour ou ne figurent malheureusement pas parmi les grandes priorités des différents candidats déclarés ou pas, alors que l’une des compétences prédominantes de la Région Réunion est la coopération internationale au même titre que le Conseil général. Qu’une région comme La Réunion puisse développer sa propre politique étrangère, sa propre diplomatie territoriale dans les limites de ses compétences et dans le respect des accords internationaux de la France, cela n’a rien de choquant, ni de subversif, car les différentes lois de décentralisation l’y autorisent, il s’agit d’une “association à la diplomatie française” dans l’intérêt de son développement [1].
Alors que le monde subit de plein fouet une crise financière internationale sans précédent, l’île de La Réunion n’échappe pas aux aléas de la mondialisation et est confrontée à cette mutation mondiale qui remet fondamentalement en cause l’hégémonie de l’Occident qui s’était imposée dès la première moitié du 19ème siècle, hégémonie qui n’était pas seulement économique et militaire, mais aussi politique, idéologique et culturelle.
Le basculement du Monde de l’Ouest vers l’Est est en cours avec l’élargissement du G8 au G20, la tenue du Sommet des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) sans les Etats-Unis à Ekaterinburg (Russie, juin 2009) ou encore la constitution lors du Sommet de Copenhague du Groupe BASIC (Brésil-Afrique du Sud-Inde-Chine). Cela se traduit par un affaiblissement économique généralisé des pays occidentaux alors que la Chine et les nouvelles puissances émergentes les détrônent jour après jour sur les plans monétaires, financiers, militaires, sportifs et culturels.

L’effondrement financier des États-Unis — perçu désormais comme un pays à risque [2] — est hautement probable à court terme et prédit par des laboratoires de prospectives économiques et d’anticipation [3] avec pour corolaire la fin du dollar comme réserve de devise mondiale et son remplacement par des monnaies régionales (euros, yuan, real).
D’ores et déjà, une vaste redistribution des cartes géopolitiques s’opère à l’échelle planétaire. D’un monde unipolaire (dominé par les USA), nous passons à un monde multipolaire avec des centres de pouvoir qui se régionalisent.
Avec la problématique liée au déficit budgétaire de la France conjuguée à l’élargissement de l’Union Européenne, les crédits publics européens et le régime dérogatoire qu’avait obtenu La Réunion au titre de son statut de Région Ultrapériphérique de l’Union Européenne (Traité d’Amsterdam) sont menacés.

Pour assurer son développement, l’île est condamnée à s’ouvrir au monde

Nos décideurs devront par conséquent, bon gré mal gré, faire preuve de realpolitik pour trouver d’autres sources de financements et partir à la conquête de nouveaux marchés (financement des futurs grands travaux comme l’extension au Sud du tram-train). Le deuxième enjeu qui pèsera encore plus sera la problématique de ses approvisionnements, une donnée essentielle pour un territoire insulaire dont l’économie dépend à 90% des importations en provenance de France métropolitaine.

En effet, l’île sera affectée de plein fouet par la hausse durable des prix des combustibles fossiles à tous les niveaux en raison des problématiques liées à son approvisionnement, assuré jusqu’à maintenant par les prix relativement maîtrisés des transports (maritimes et aériens). Avec les signes avant-coureurs de "la fin du pétrole bon marché" [4] dans le monde, l’île doit se préparer au niveau géopolitique à affronter la question de ses approvisionnements.

Parmi les conséquences de l’épuisement des réserves de pétrole et des conséquences d’une crise mondiale, l’île devra se préparer à :

- une hausse des prix du transport aérien ;

- une hausse des prix du transport routier ;

- une hausse des prix des marchandises transportées sur de longues distances.

Pour assurer sa survie économique, La Réunion devra réorienter coûte que coûte son développement de manière autocentrée (développement des énergies renouvelables et autosuffisance alimentaire pour limiter la hausse du coût des imports), mais surtout s’approvisionner vers des pays plus proches (Afrique australe, Asie, Moyen-Orient) afin de maîtriser le coût des transports.

Des solutions novatrices à appliquer en urgence

Face à ces problématiques, force est de constater que notre île n’est pas préparée à affronter les mutations en perspectives et doit donc adopter des solutions novatrices afin de réunir les conditions de son insertion dans son environnement régional, car si l’on analyse froidement les chiffres de son commerce extérieur, elle est plutôt une île “hors du monde” [5] ou dans un cocon de relations artificielles avec l’Etat central français.
Il est donc primordial de préparer La Réunion à affronter ces bouleversements majeurs en renforçant son intégration régionale et en diversifiant ses relations politiques et économiques jusque là dominées par le lien unique avec la France. Cette intégration régionale passe par un rapprochement stratégique avec le leader politique, économique et financier de notre zone géographique : l’Afrique du Sud, ainsi que son organisation régionale, la SADC (la Southern African Developement Community qui représente un marché de 234 millions d’habitants et génère un PNB de 740 milliards USD).

- La Politique de Coopération Internationale de La Réunion devrait donc s’orienter vers un changement de stratégie. Jusque là orientée principalement vers le transfert de savoir-faire et de ressources vers les Etats de la COI (Madagascar, Comores, Maurice, Seychelles), cette Coopération, souvent à sens unique, devra apporter de plus en plus de résultats économiques pour les Réunionnais dans un contexte de crise financière et de restriction budgétaire. D’une coopération régionale à sens unique, il est temps de passer à la mise en œuvre d’une véritable politique extérieure réunionnaise basée sur les intérêts vitaux de La Réunion.

- Cela passera inévitablement par la conclusion des partenariats stratégiques avec les pays environnants dont les ressources sont capables d’apporter des investissements directs étrangers sur le territoire réunionnais : Afrique du Sud, Inde, Chine, pays pétroliers du Golfe. La Région Réunion, sous l’impulsion du Président Paul Vergès, a initié depuis 1998 des approches avec ces pays, mais à un niveau provincial (le Kwazulu Natal en Afrique du Sud, Tianjin avec la Chine ou encore le Kerala avec l’Inde). Le moment est maintenant venu d’entamer un dialogue politique au plus haut niveau avec ces Etats.

Pour pouvoir s’adapter à ces changements majeurs et répondre à ces défis, les décideurs réunionnais devront mettre en place des outils innovants (dialogue politique et diplomatique, conclusion de partenariats stratégiques avec les Etats émergents de la zone, représentation extérieure sous forme de Bureau dans ces pays) afin de rendre efficiente leur politique de coopération internationale. Pour ce faire, une révolution des mentalités et des pratiques de nos décideurs est essentielle. Notre environnement politique régional, souvent méconnu, est une chance inestimable pour notre développement (et non un « océan de misère » comme le proclament certains), à condition que nous ne nous prenions pas pour des colonisateurs français d’un autre âge. Le monde a changé et ne nous attendra pas !

Christophe Rocheland
Diplômé de 3ème cycle du Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques de Paris,
Président de l’Association Coopération Réunion/Afrique du Sud

[1Régime juridique des Relations extérieures des DOM, Mathieu Plaidy, mémoire IEP de Lyon

[2Pour la première fois de leur histoire, les agences de notations financières s’apprêtent à dégrader la note des dettes américaines et britanniques (“Le Temps”, 23 mai 2009).

[3GEAB, www.leap2020.eu

[4Yves Cochet, in “Pétrole apocalypse”, éd Fayard, sept 2005

[5Hakim Malaisé, Journaliste et chercheur in “Le Quotidien” 20/12/1999, "Environnement régional, chronique d’une catastrophe annoncée".


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