Culture et identité

"2011 : l’Année d’Élie, un combattant réunionnais de la Liberté"

Témoignages.re / 11 mars 2011

Sur le site Caraïb Créol News, un entretien avec le secrétaire du Cercle philosophique réunionnais

Le 24 janvier dernier, le site Caraïb Créol News (CCN) a signalé que « sous l’égide de l’UNESCO, les acteurs associatifs de l’île de La Réunion s’unissent pour célébrer "l’Année Élie". Élie, un héros méconnu, piétiné par l’Histoire, un combattant de la liberté, le principal organisateur de la révolte des esclaves de Saint-Leu. C’était il y a 200 ans. Ce fut l’épisode le plus tragique de l’histoire de l’esclavage à La Réunion. Lucien Biedinger, 64 ans, prof de philo, journaliste, aujourd’hui retraité, est aussi secrétaire du Cercle philosophique réunionnais (CPR). Il a répondu aux questions de Louise Santal, correspondante de CCN à Saint-Denis ». Voici cet entretien.

Qu’est-ce que "l’Année d’Élie" et en quoi sa célébration constitue-t-elle une nouveauté dans le paysage culturel réunionnais ?

- Il y a 200 ans, plusieurs centaines d’esclaves ont organisé à La Réunion une des plus grandes révoltes de la période esclavagiste dans notre pays, mais aussi dans les autres colonies françaises. Une révolte animée notamment par Élie et qui a été très violemment réprimée, avec quelque 25 esclaves rebelles exécutés par la Justice coloniale de l’époque.
Plusieurs raisons expliquent pourquoi la Chaire UNESCO de La Réunion, dirigée par Sudel Fuma, et plusieurs associations culturelles, éducatives et artistiques réunionnaises ont décidé d’unir leurs forces pour appeler le maximum de Réunionnais à célébrer le bi-centenaire de cet événement historique très important. Tout d’abord, le fait que c’est un événement qui, comme bien d’autres ayant marqué notre Histoire, n’est pas enseigné et reste étouffé par le système dominant dans la mémoire historique du peuple réunionnais ; il faut donc mener des actions pour le faire connaître et pour faire respecter le droit des Réunionnais de connaître leur passé.

Quel est le sens de cette célébration dans le contexte social actuel ?

- Il est important aujourd’hui, plus que jamais, de rendre hommage à tous ces combattants de la liberté, qui ont payé chèrement le prix de leur engagement, comme tous ceux qui ont combattu les barbaries de l’esclavage, de l’engagisme et de la colonisation. Et chacun est invité à réfléchir sur les moyens concrets de rendre cet hommage, en restant réellement fidèle à nos ancêtres rebelles et donc exemplaires.
On peut également prendre des initiatives pour tirer des enseignements de cette révolte dans le contexte actuel, en menant des actions contre les multiples formes d’injustices et d’oppressions dont sont victimes les Réunionnais, surtout la majorité d’entre eux qui sont en difficultés, car leurs droits humains essentiels ne sont pas respectés par le pouvoir parisien et ses pratiques néo-coloniales.
Voilà quelques pistes du sens que l’on peut donner à cette commémoration ; mais ce sont les acteurs eux-mêmes — militants associatifs, responsables des collectivités, etc. — qui décideront l’ampleur et donc la nouveauté qui sera donnée à cette célébration dans le paysage culturel, mais aussi idéologique, social et politique réunionnais.

"L’Année d’Élie" peut être présentée, célébrée et vécue comme "une année de révoltes". Mais contre quoi les Réunionnais peuvent-ils encore se rebeller ? Quels sont les combats à mener culturellement et politiquement à La Réunion, selon vous ?

- Ce sont des questions très pertinentes et importantes, qui méritent de grands débats entre les Réunionnais qui veulent s’entendre et lutter ensemble pour un développement durable, humain, solidaire et responsable de leur pays. En tout cas, les raisons ne manquent pas de se rebeller contre les effets de la politique gouvernementale, mais aussi et surtout contre les causes profondes de cette politique inhumaine, oppressive et sans perspective d’avenir. Lorsque l’on voit tous les jours les souffrances produites par la politique discriminatoire et scandaleuse de l’emploi, du logement, des revenus, des prix, de la fiscalité, des banques, du système administratif, éducatif, judiciaire, médiatique, etc., on ne peut qu’être indigné.
Mais la société de consommation et ses conforts n’annihilent-ils pas toute volonté de révolte ?


- Ou alors on se laisse effectivement enfermer dans l’idéologie dominante du chacun-pour-soi, de la surconsommation, de la résignation, du fatalisme et de l’indifférence. C’est donc au peuple réunionnais lui-même de décider quels sont les combats à mener pour se libérer de ces contraintes d’aujourd’hui et de celles à venir. Mais tout le monde sait que ces combats doivent être mis en œuvre dans tous les domaines de notre vivre ensemble : une économie durable, une société équitable, un environnement préservé, une culture non seulement respectée dans sa spécificité, mais aussi valorisée dans sa diversité, sa mixité et son unité ; sans oublier une gouvernance démocratique, faisant de chaque citoyen réunionnais un acteur libre et responsable du développement de son pays.

Finalement, le peuple réunionnais est-il aujourd’hui un peuple libre ?

- La question que vous posez sur la liberté du peuple réunionnais est bien une question fondamentale. En effet, est-on conscient du fait qu’il ne sert à rien de parler du développement durable de La Réunion si le peuple réunionnais n’a pas le droit de détenir les pouvoirs de décision lui donnant les moyens de mettre en œuvre lui-même une politique spécifique, globale et cohérente répondant à ses besoins et à ses choix de société ?
Mais le peuple réunionnais est-il reconnu en tant que tel par l’État français ? Et cet État respecte-t-il la Déclaration universelle des droits de l’Homme, au point de négocier avec les représentants de ce peuple un mode de gestion de ses affaires par lui-même, dans le cadre d’un partenariat équitable avec les autorités de la République pour réparer les graves dégâts de trois siècles et demi de colonisation ?
Ces questions, souvent taboues, voire interdites, illustrent le fait que deux siècles après la révolte des esclaves avec Élie, la lutte pour la libération du peuple réunionnais est plus que jamais à l’ordre du jour. Et contester ce fait… ne fait que prouver sa réalité.


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