Culture et identité

3 - Issop Ravate : l’Officier de la Légion d’honneur et les petits gestes que lui manifestaient les gens de la base…

Nos grands hommes

Témoignages.re / 1er octobre 2010

Rien n’est facile, même si le jeune Issop peut s’appuyer sur celle qui, depuis 1932, est devenue son épouse et si Adam — du prénom du grand-père — a ouvert la voie à une fratrie de douze enfants.

Rien n’est facile. Pendant la guerre, tout s’arrête. La famille Ravate fera l’expérience de la vie à Hell-Bourg où on pouvait assez facilement trouver des racines de manioc et des patates, des chouchoux bien sûr, et s’assurer ainsi une subsistance sans rationnement.
En 1956, une opportunité se présente. Elle est saisie et transformée avec l’achat de la quincaillerie Gunet, sise à l’angle des actuelles rues Maréchal Leclerc et Jules Auber, en plein cœur de Saint-Denis.

C’est une belle bâtisse « en bois et tôle, sur un étage, avec de vraies portes et de vraies fenêtres ». Une situation commerciale de premier plan, achetée grâce aux économies patiemment amassées au fil des années. Les “Établissements Ravate” sont nés. La suite, chacun la connaît.

Issop Ravate saura profiter de l’essor que va connaître l’activité du bâtiment dans l’île pour nouer des relations de commerce avec les pays d’Afrique et d’Asie. C’est l’importation massive de tout ce qui touche aux matériaux de construction. Très vite, “Ravate” devient incontournable. La mémoire populaire n’a pas oublié ce petit film publicitaire qui était projeté dans les cinémas de toute l’île et qui, dans l’échange entre le vendeur et un client, donnait à peu près ceci : « - On trouve de tout chez Ravate ! »... « - C’est vrai, mais qu’est-ce qu’on ne trouve pas ? »... « - Justement, il m’en reste quelques-uns. Combien en voulez-vous ? Et de quelle couleur : en bleu ou en vert ».

Lorsque, en 1960, la quincaillerie achetée à la succession Gunet est détruite par un violent incendie, Issop Ravate voit s’envoler en fumée quelque 400 millions de francs CFA de stocks. Beaucoup auraient alors abandonné. Pas lui.

Issop Ravate puise dans sa foi la force de repartir de plus belle. Il se dit que l’œuvre n’est jamais terminée, qu’elle est toujours à rebâtir ou à recommencer chaque matin, par des actes d’engagement et de vie à l’heure où les rayons du soleil nous offrent une page nouvelle et l’énergie indispensable à toute ré-action.

C’est la reconstruction. S’élève alors, sur les mêmes lieux, l’emblématique immeuble de nous connaissons aujourd’hui, symbole du savoir-faire en perpétuelle remise en cause, bâti sur l’audace dans l’humilité, sur le doute dans la certitude. Et puis, dans la foulée, le Butor toujours à Saint-Denis, la Zone industrielle du Port, une grosse quincaillerie à Saint-Pierre. Ce sont les extensions qui annoncent Savannah et le pari de la diversification dans la spécialisation de haut niveau, dans les enseignes et les marques, la maîtrise de sa propre ingénierie, l’appel aux NTIC.

On peut aujourd’hui dire que Issop Ravate a ouvert la voie, mais qu’il a surtout contribué à expérimenter un savoir-faire appris sur le terrain dans le domaine du commerce et où le souci de proximité s’accompagne de celui de modernité et du sens du respect du consommateur.

Faut-il dès lors s’étonner que deux Premiers ministres de la République l’aient nommé conseiller économique et social pour les DOM ? Faut-il s’étonner qu’il fût fait Chevalier puis Officier de la Légion d’honneur et des Palmes académiques ainsi que Chevalier de la Grande Croix de la République islamique des Comores ?

On ne s’étonnera nullement qu’il portait une attention particulière aux petits gestes d’affection que lui manifestaient les gens de la base, ceux de l’entreprise comme ceux des populations du pays de ses ancêtres, là-bas dans la province du Goujrat ; ceux des rues au milieu desquelles il aimait se promener ou ceux des mosquées avec lesquels il aimait prier ; ceux des associations humanitaires ou sportives pour lesquelles il nourrissait une infinie admiration.

Dans le sourire qu’il offrait à ceux qui lui disaient qu’il était sûrement né sous une bonne étoile, il y avait sa certitude que tout est une question de hasard. « Du hasard qui est l’ombre de Dieu », pouvait murmurer tranquillement son épouse Fatma, elle qui aura été le témoin et, plus souvent qu’on peut le croire, l’arc sur lequel il put tendre ses forces pour toujours regarder droit et loin devant.

Et il poursuivait sa vie pour qu’un jour, le jour où il fermerait les yeux, l’on dise, en évoquant sa route, qu’elle fut celle d’un homme de bien.

Raymond Lauret


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