Culture et identité

54 ans d’esclavage de plus imposés aux Réunionnais

Le 20 décembre 1848 est le rétablissement d’une loi adoptée en 1794

Manuel Marchal / 19 décembre 2015

Demain marquera l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage à La Réunion. Ce 20 décembre ne doit pas faire oublier qu’en 1794, la Convention avait décidé que l’esclavage ne devait plus s’appliquer dans aucun territoire de la République, y compris à La Réunion. Dans notre île, les esclavagistes ont fait échouer cette libération. Ils n’ont fait que retarder l’échéance, et à quel prix ! Pendant un demi-siècle supplémentaire à La Réunion, des dizaines de milliers de personnes ont donc été victimes de ce crime contre l’humanité.

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À La Réunion, la célébration de l’abolition de l’esclavage a lieu le 20 décembre. Elle commémore la décision prise par Sarda Garriga, commissaire de la République, venu faire appliquer à La Réunion une loi votée plusieurs mois plus tôt à Paris. Ce temps de retard s’était expliqué d’une part par la lenteur des communications, et d’autre part par une première concession : laisser la campagne sucrière se terminer sous ce régime. La loi prévoyait un dédommagement pour les propriétaires d’esclaves. Quant aux victimes, elles n’avaient droit à rien. L’abolition de l’esclavage commençait donc par une première inégalité.

Mais dans notre île, ce « 20 décembre » aurait dû avoir lieu 54 ans plus tôt. Le 4 février 1794, la Convention a voté une loi qui abolissait l’esclavage dans les colonies de la République. Des commissaires du gouvernement ont donc quitté la France pour que le droit s’applique dans les territoires concernés. Aux Antilles, cela fut fait en Guadeloupe et à Haïti, mais pas en Martinique qui était alors sous occupation britannique.

Maintien du statu quo par des Réunionnais

Dans notre région, outre La Réunion, Maurice était également concernée par la fin du régime esclavagiste. Dans notre île, les esclavagistes ont empêché les commissaires du gouvernement de débarquer. Ces partisans du statu quo ont repoussé l’application de la loi, ce qui a empêché la majorité des Réunionnais de l’époque d’être considérés comme des êtres humains. Cette occasion ratée allait coûter très cher.

Car en 1799, un coup d’État militaire renversait la République. Le chef du putsch, Napoléon Bonaparte, allait s’imposer comme chef de la France. En 1802, il revenait sur la loi votée par la Convention, et décidait de rétablir l’esclavage. L’armée était chargée de remettre les fers aux libérés. À Haïti, les militaires étaient défaits et le pays devenait indépendant. En Guadeloupe, l’ancien régime était de nouveau en vigueur au prix d’une révolte écrasée dans le sang. À La Réunion, rien n’avait changé. L’île restait toujours une société dominée par ce qui est aujourd’hui considéré comme un crime contre l’humanité.

L’industrie sucrière naissante exploitait alors une main d’oeuvre gratuite, à qui était niée la qualité d’être humain. Cela a permis à quelques familles d’engranger des profits considérables. Mme Desbassyns était une des plus grosses fortunes de France.

Une échéance repoussée de 54 ans, à quel prix !

Au cours des décennies qui suivirent la décision de Bonaparte, aucun changement de régime à Paris n’allait remettre en cause l’esclavage. La chute de l’Empire français en 1815 et la Révolution de 1830 marquaient à chaque fois le maintien du statu quo à La Réunion. Il a fallu attendre la Révolution de 1848 et l’avénement de la République pour que soit rétablie la loi du 4 février 1794.

Cela veut dire que pendant 54 ans, des dizaines de milliers de Réunionnais ont subi un régime qui devait prendre fin en 1794.

Le poids des conservateurs avait donc fait échouer la libération de La Réunion d’un crime contre l’humanité. Une telle occasion ne s’est reproduite qu’un demi-siècle plus tard. Le refus d’appliquer la loi en 1794 n’a fait que repousser une échéance inéluctable. Mais pendant 54 ans, la majorité des Réunionnais a payé un prix considérable en restant privée du statut d’être humain.

Voici le texte la loi abolissant l’esclavage à La Réunion, dès 1794.


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