Culture et identité

Abdourahman Waberi souligne la mondialisation de la littérature africaine

Après le Prix Renaudot attribué à Scholastique Mukasongo

Témoignages.re / 14 novembre 2012

L’écrivain franco-djiboutien Abdourahman Waberi a estimé que les thématiques abordées dans la littérature africaine se sont considérablement élargies pour tenir compte de la présence des auteurs africains aux quatre coins du monde.

« La vision de la littérature africaine est de nos jours devenue beaucoup plus large. Sa thématique a été renouvelée pour devenir plus globale. On ne peut plus continuer aujourd’hui à considérer que le continent parle d’une seule voix », a-t-il soutenu lors d’un entretien accordé à la PANA.

Selon M. Waberi, auteur de plusieurs romans traduits en anglais, en italien, en espagnol et en portugais, il est même plus juste aujourd’hui de parler non pas de littérature africaine, mais des « littératures africaines » afin de tenir compte des évolutions récentes des lettres du continent.

« On est passé de l’époque de la dénonciation des pouvoirs locaux avec des figures emblématiques comme Ahmadou Kourouma, Tierno Monenembo et Sony Labou Tam’si à une littérature qui prend en compte fortement l’éparpillement des auteurs du continent », a argumenté l’écrivain franco-djiboutien, auteur de "Le pays sans ombre" paru en 1994.
Les nouvelles réalités du continent

Les thématiques de l’enfant-soldat et du terrorisme attestent, d’après l’écrivain franco-djiboutien, de la volonté des auteurs africains de tenir compte des nouvelles réalités du continent.

« Des auteurs comme Ken Saro-Wiwa, Emmanuel Dongola et Ahmadou Kourouma ont été inspirés par les guerres civiles du Biafra, du Liberia et de la Sierra Leone. Ces tragédies humaines ont forgé l’imaginaire et conscience des Africains », a poursuivi M. Waberi, qui a également publié "Balbala" en 1996.

« Pendant mes enseignements aux États-Unis, j’ai soumis pour travaux à mes étudiants deux nouvelles algériennes et une nouvelle marocaine. En travaillant sur ces textes, nous nous sommes aperçus que les trois écrivains abordent tous la thématique du terrorisme. Ils en disaient exactement la même chose, sans s’être jamais concertés. C’est la preuve que les nouvelles réalités du continent sont intégrées dans notre écriture », a-t-il affirmé.

Soulignant la valeur ajoutée apportée par le renouvellement thématique à la littérature africaine, il a regretté fortement la faible circulation des œuvres produites par les auteurs africains sur leur continent.
Faible circulation des livres en Afrique

Depuis la disparition des nouvelles éditions africaines (NEA) d’Abidjan et Dakar, les œuvres littéraires du monde africain francophone sont en effet essentiellement publiées en France sans la garantie que les lecteurs vivant en Afrique puissent en disposer.

« Les écrivains africains produisent des œuvres. Celles-ci entrent ensuite dans l’économie du livre qui intègre la notion de rentabilité. Résultat : des livres écrits par des Africains ne sont pas disponibles en Afrique », a déploré l’auteur franco-djiboutien.

« J’ai dû moi-même remettre mes œuvres à des amis enseignants qui en ont besoin pour leurs étudiants. Ils n’en auraient pas pu disposer autrement », a-t-il ajouté, en pointant du doigt la responsabilité des pouvoirs politiques dans la faible circulation des œuvres littéraires sur le continent.

Pour M. Waberi, à trop vouloir se méfier de la création littéraire, les dirigeants africains ont participé à la disparition des NEA puis à l’exil forcé de nombreuses plumes célèbres du continent.

Des combattants en exil

« Moi, qui vous parle, je vis entre la France et les États-Unis où j’enseigne la littérature africaine. Plusieurs autres écrivains africains se sont réfugiés dans les campus nord-américains aux États-Unis ou au Canada. C’est à partir de ces terres d’exil qu’ils poursuivent leur combat », a-t-il insisté, en réfutant la distinction entre écrivains de la diaspora et ceux restés au pays.

« Les deux catégories travaillent ensemble pour la même cause. Je rappelle que l’exil n’est jamais définitif. Voyez quelqu’un comme Tierno Monenembo ; il est rentré dans son pays la Guinée après près de 40 d’exil pour sauver sa peau. Prenez le cas de Cheikh Modibo Diarra, il est également rentré servir le Mali, son pays », a argumenté l’écrivain franco-djiboutien.

Il s’est dit optimiste sur l’avenir de la littérature africaine autant parce qu’elle a réussi à renouveler sa thématique que parce qu’elle compte dans ses rangs des valeurs sures.

Après la première génération d’écrivains africains marquée par des auteurs tels que Chinua Achebe, Bernard Dadié, Henri Lopès, la littérature africaine a enregistré la montée en puissance de jeunes auteurs comme Fatou Dioume, Alain Mabanckou et Scholastique Mukasongo qui vient de remporter le Prix Renaudot en France.


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