Culture et identité

Abolition de l’esclavage : pourquoi se souvenir ? Que commémorer ?

20 décembre

Reynolds Michel / 20 décembre 2014

Pourquoi se souvenir du 20 décembre ? Pourquoi sans cesse ressasser le passé ? Et que commémorer ?

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Reynolds Michel (à gauche) lors de l’hommage aux ancêtres morts sans sépulture, le 31 octobre dernier au cimetière du Père Lafosse au Gol à Saint-Louis.

- Quelle question ! La liberté retrouvée pour plus de soixante mille personnes, pardi ! Est-ce insuffisant pour célébrer comme il convient cet événement ? N’avons-nous pas le droit d’exulter, de pousser des cris de joie et de danser avec celles et ceux qui, après la déshumanisation par le changement de nom, les châtiments corporels, la soumission aux exigences sexuelles des maîtres et autres humiliations, ont retrouvé la liberté en ce 20 décembre 1848 ? Oh que si ! La reconnaissance de l’humanité des hommes, des femmes et des enfants, considérés jusqu’à ce jour comme des « objets », ainsi que la liberté de tous et de chacun, méritent d’être célébrées joyeusement.

- Pas si simple que ça ! « La France a-t-elle aboli l’esclavage ? ». C’est le titre provocant d’un livre de l’historienne Nelly Schmidt ; titre qui laisse entendre qu’elle ne l’a pas vraiment fait. Et pourtant, la France a belle et bien aboli l’esclavage. Et même deux fois : en 1794 (rétabli en 1802) et 1848, souligne notre historienne. Et ce, « dans les deux cas, sous la pression conjuguée d’événements révolutionnaires en France et de rébellions d’esclaves dans les colonies » [1]. Où est donc le problème ? Pour comprendre, il faut s’intéresser et s’interroger sur les premières années de l’après abolition 1848.

L’ordre, le travail et l’oubli

S’adressant aux nouveaux libres, le commissaire de la République, Joseph Napoléon Sarda Garriga, les invite à la reconnaissance éternelle envers la France, tout en leur prêchant l’ordre et le travail assortis d’une douce menace : « N’oubliez pas, vous frères qui allez être les nouveaux élus de la cité, que vous avez une grande dette à payer à cette société dans laquelle vous êtes près d’entrer ». Et d’ajouter : « Si, devenus libres, vous restez au travail, je vous aimerai ; la France vous protégera. Si vous désertez, je vous retirerai mon affection ; la France vous abandonnera comme de mauvais enfants ». Il avait, dès son arrivée dans la colonie en octobre, et donc avant la proclamation de l’abolition, édicté une réglementation du travail obligatoire (Décret du 24 octobre 1848).

Aux Antilles comme à La Réunion, les décrets qui organisent la vie sociale visent à contrôler les nouveaux libres. Trois mots d’ordre accompagnent cette abolition : « maintien de l’ordre », « maintien du travail » et « oubli du passé ». Ce dernier mot d’ordre, soutenu efficacement par le clergé, la presse, voire par certains abolitionnistes et de quelques nouveaux libres, s’est avéré très efficace, selon les historiens. « Ce passé oublié, au nom d’une dette de reconnaissance des nouveaux libres envers les abolitionnistes et la République, fait place à une histoire sélective, véritable argumentaire de gouvernement, remplie « de colons aventuriers, de négriers sauveurs de leurs captifs, de gouverneurs courageux et hardis, d’ecclésiastiques dévoués au salut de leurs âmes, d’abolitionnistes justiciers enfin » [2].

La loi d’abolition de l’esclavage de 1848, que le Gouvernement provisoire fait passer par décret (27 avril) – elle n’est pas votée –, n’est accompagnée d’aucune indemnisation pour les anciens esclaves. Aucune compensation ne fut envisagée, même pas un petit lopin de terre inculte à cultiver dans les Hauts, comme le demandera l’abbé Joffard lors des élections de septembre 1849 [3]. Par contre, les propriétaires d’esclaves (loi du 30 avril 1949) seront eux indemnisés – 750 francs par esclavage libéré à La Réunion. Ils pourront de ce fait relancer la production sucrière, faire venir des engagés et racheter les terres des petits blancs ruinés [4]. D’un côté, les propriétaires gardaient les richesses disponibles (argent, terres, moyens de production, indemnité et de l’autre les nouveaux libres gagnaient une liberté toute « formelle ».

Un acte d’abolition manqué ?

Certes, le 20 décembre 1848, la terre réunionnaise ne porte plus d’esclave. Elle ne compte plus que des hommes libres. Les anciens esclaves sont juridiquement des hommes libres et des citoyens. Mais qu’en est-il dans les faits au lendemain de l’abolition ? Il semble que les anciens esclaves soient restés des « Nègres » et les nouveaux citoyens des prolétaires. Pour les nouveaux libres, être véritablement libre, c’est pouvoir choisir de se déplacer, de travailler pour un patron ou de cultiver une terre et non être soumis à l’obligation de travailler sur une habitation par un engagement et dans les mêmes conditions de travail d’avant l’abolition. En dépit des mesures de plus en plus répressives, ils vont choisir la liberté en quittant progressivement la plantation, même si cette décision les enfermait dans une pauvreté à la limite de la subsistance.

« La désaffection, écrit Sudel Fuma, a été progressive pendant les deux premières années, puis le mouvement s’est accéléré en 1851-1852 [5]. Et ceux qui désertent la plantation ou qui refusent de travailler pour leurs anciens maîtres devaient nécessairement quitter les cases dans lesquelles ils habitaient. Du coup, ils se trouvaient à la rue, tout comme les vieillards, les infirmes et les malades, que les propriétaires n’acceptaient plus de nourrir ni d’héberger, car ils n’étaient d’aucune utilité pour eux. Bref, une situation de plus en plus précaire pour les nouveaux libres. « L’abolition a mis l’homme de couleur à la rue sans lui donner les moyens de se loger, sans prévoir le relais indispensable pour lui éviter de sombrer dans le prolétariat », écrit Maurice Lengellé [6].

Lors des élections de 1849, 1851 et 1852, son droit à la citoyenneté française est même contesté. « Le gouvernement provisoire a commis un abus de pouvoir en appelant des étrangers au vote dans des pays français (…) La qualité d’homme libre ne confère pas le titre de français apte à jouir du plus précieux des droits politiques. La Réunion réclame le droit d’envoyer des députés au corps législatif sans l’intervention du suffrage des africains » [7]. Telle est la position du courant conservateur majoritaire. Et on ne manqua pas, avant et pendant les élections, d’exercer les nécessaires pressions, voire même la violence physique, pour empêcher les nouveaux libres de voter. Les nouveaux libres sont considérés comme des « nègres » déguisés en citoyens et on va se démarquer d’eux. Une nouvelle hiérarchie sociale se met en place avec les Gros Blancs en au sommet et les « Affranchis » au plus bas, en passant par les Petits Blancs, les Indiens, les Chinois et autres.

Force est de conclure que les membres du gouvernement, trop préoccupés à prendre en compte les intérêts des propriétaires, « n’ont pas cherché à mettre en place les modalités d’accession à une émancipation effective à partir de l’acte d’abolition ». Les structures fondamentales n’ont pas bougé. Les colons sont devenus plus puissants que jamais

Que donc commémorer ? Une abolition conçue selon une conception abstraite de la liberté, sans aucune reforme profonde pour permettre aux nouveaux libres de se retrouver dignement dans la société ? Que faut-il alors commémorer ? La richesse culturelle des métissages forcés en prônant l’oubli, en refoulant toujours la mémoire du crime ? Commémorer, c’est assumer un devoir de mémoire, un devoir indispensable au deuil, écrit Sylvie Chalaye. Alors comment se souvenir, comment se remémorer si on refuse de voir en face le passé, si on refuse de retrouver la mémoire du crime ?

Il convient de se demander d’abord : Comment cette tragédie a-t-elle été possible ? Et si longtemps, et à une telle échelle ? Et se souvenir de ce qu’elle a coûté à l’Afrique entre 10 et 100 millions de ses femmes, de ses enfants, de ses hommes (Elikia M’Bokolo). Se souvenir toujours de la longue et dure résistance des esclaves. C’est cette résistance de chaque instant en conjonction avec le combat des abolitionnistes qui a conduit à la révolution de 1848 et à l’abolition de l’esclavage. En dépit du contexte de violence, d’exploitation et d’oppression, l’esclavage a été aussi une rencontre entre des hommes de cultures, de religions et d’expressions artistiques différentes. « Des interactions prodigieuses ont eu lieu » (Doudou Diène) et « un pas inattendu vers la communication interculturelle a été franchi « (Katérina Stenou)- [8].
Pourquoi se souvenir de ce passé ? Pour raviver en lui des potentialités inaccomplies, empêchées, voire massacrées (Paul Ricoeur). Pour rendre justice aux victimes de cette tragédie. Pour leur donner une sépulture, c’est-à-dire leur place reconnue parmi nous.

Que commémorer ? La mémoire du crime. Un passé de violence et d’oubli. La résistance des esclaves. La lutte pour la liberté des abolitionnistes. La rencontre des hommes porteurs de cultures différentes suscitant de nouvelles formes de culture.

[1SCHMIDT Nelly, Antilles, la France en a-t-elle fini avec l’esclavage, Biblios, 20/02/2009.

[2SCHMIDT Nelly, La France a-t-elle aboli l’esclavage, Edit. Perrin, 2009, p. 277

[3PRUDHOMME Claude, Le témoignage chrétien du père Joffard, in TCR, n°148 à 158, 1977.

[4MARCHAU Jean-Pierre, le 20 décembre : entre mythes et réalité, Conférence-débat, Médiathèque du Port, 11/12/2013.

[5FUMA Sudel, L’abolition de l’esclavage à La Réunion, p.48

[6LENGELLÉ Maurice, L’esclavage, PUF/Que Sais-je ?, p.117

[7FUMA Sudel, L’abolition de l’esclavage à La Réunion, p.79

[8DIENE Doudou, L’esclavage est certes une tragédie mais aussi une prodigieuse rencontre, In Le Mauricien, 07/10/1998 ; STENOU Katerina, Avant Propos, Bulletin d’information (UNESCO), n° 2-2001.


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