Culture et identité

Alain Locke (1885-1954) et la Renaissance de Harlem

Témoignages.re / 11 octobre 2010

Alain Locke est une des grandes figures noires américaines de la génération née après l’abolition de l’esclavage (1865), c’est-à-dire celle qui a pu accéder aux études supérieures et à faire carrières dans l’enseignement ou dans les professions libérales, voire dans le domaine politique. La période dite de la “Reconstruction” (1865-1875) est marquée par l’émergence des premières universités noires (Atlanta, Fish, Howard, Oberlin, Hampton, Tuskegee…). C’est ainsi que W.E.B. Du Bois (1868-1963), Carter Godwin Wood (1875-1950) et Alain Locke (1885-1954), entre autres, ont pu étudier respectivement à Fisk University et rejoindre par la suite l’Université d’Harvard pour leurs doctorats d’Histoire (Du Bois et Woodson) ou de Philosophie (Locke). Du Bois et Locke auront même la possibilité d’aller étudier en Europe, à l’Université de Berlin et à Oxford.

Mais comme le contexte post-Reconstruction tourna très vite à la ségrégation raciale et au lynchage (les lois Jim Crow), cette élite noire, formée dans ces grandes universités, va se trouver devant des responsabilités nouvelles, à savoir comment, d’une part, lutter contre ces lois et pratiques ségrégationnistes et, d’autre part, réhabiliter l’image de l’homme noir. Deux outils vont être créés pour répondre aux enjeux de ce nouveau contexte : un mouvement des droits civiques pour transformer les rapports de domination entre monde blanc et monde noir et un mouvement littéraire et artistique, connu sous le nom de Harlem Renaissance (la Renaissance de Harlem), mais également nommé le “Mouvement du Nouveau Nègre”.

La Renaissance de Harlem

Même si dans l’imaginaire mondial Harlem est associé à la communauté afro-américaine, ce quartier situé au nord de Manhattan était, au début du XXème siècle, un quartier blanc, de surcroît, interdit aux Noirs. Mais, entre 1911 et 1922, Harlem devient un quartier noir gagné par un foisonnement artistique et littéraire. Et ce, grâce à un double mouvement : l’afflux d’émigrants noirs — plusieurs milliers — en provenance du sud vers les villes industrielles du nord, à la recherche du travail, de moins de discriminations raciales et de nouveaux espaces, et, d’autre part, la désertion progressive de ce quartier par la communauté blanche.

En effet, durant cette période, Harlem attire une foule d’artistes de talents : écrivains, peintres, sculpteurs, photographes, musiciens, acteurs, hommes de spectacles, avocats, médecins et hommes d’affaires. Les grandes Églises noires, les associations, la plupart des organisations sociopolitiques noires, les rédactions des journaux tels que “Amsterdam News, Age” et “The Negro World”, s’y installent également. Ce bouillonnement culturel et artistique est animé par de jeunes écrivains de talents, formés à Harvard ou dans d’autres universités : Langston Hugues (1902-1967), journaliste, poète et dramaturge ; Countee Cullen (1903-1946), poète ; Claude Mckay (1889-1948), poète et romancier ; Sterling Brown (1901-1989), poète et écrivain ; Jean Toomer (1894-1967), poète et romancier ; Zora Neale Hurston (1891-1960), romancière, anthropologiste et l’historien et Arturo Alfonso Schonburg (1874-1938), surnommé le père de l’histoire noire américaine, parmi les plus connus.

Les créations artistiques et littéraires explosent et les premières barrières tombent. En 1922, Claude Mckay publie son recueil de nouvelles “Harlem Shadow”. C’est un succès qui dépasse les cercles de gens de couleur. Une année plus tard, les poèmes de Countee Cullen, sont publiés dans les quatre publications de la communauté blanche. Les œuvres de Langston Hugues et quelques autres séduisent également les Blancs. Dans la même période, Bessie Smith enregistre “Downheated blues” et “Gulf Coast blues” et s’impose comme la grande chanteuse de blues dans l’ensemble des États-Unis. En 1924, Duke Ellington (1899-1974) débarque à New York avec son orchestre, The Washingtonians, pour y intégrer la scène du jazz, courant musical, inventé dans le Sud, qui connaît alors un grand engouement. Louis Armstrong (1901-1971) qui se produit au célèbre Roseland Ballroom fait de l’orchestre de Fletcher Henderson, le plus populaire de New York. Joséphine Baker (1906-1975) fait son apparition à Broadway dans le spectacle “Chocolate Dandies”. Le Cotton club, le plus vaste et le plus célèbre cabaret de Harlem, ouvert jusqu’ici seulement aux Blancs, ouvre ses portes à Duke Ellington et quelques autres artistes noirs.

En l’espace de quelques années, Harlem s’est imposé non seulement comme le centre de New York mais comme la « capitale mondiale de la culture noire ». La culture noire, dans sa diversité créatrice, est reconnue, récompensée et diffusée plus largement. Elle féconde par sa créativité la culture américaine.

Valoriser l’identité noire

Si ce mouvement, connu sous le nom de Renaissance de Harlem, a pris une telle ampleur dans les années 20, avant de connaître un certain déclin avec la crise économique mondiale de 1929, c’est, certes, grâce à la présence de nombreux artistes et écrivains noirs à Harlem. Mais cela est dû également au soutien financier des hommes tels que le photographe et écrivain blanc Carl Van Vechten (1880-1964), le philosophe Afro-américain Alain Locke et au soutien de la presse, de W.E.B. Du Bois, de son magazine “The Crisis” et de son organisation qui milite en faveur de l’égalité des minorités (voir notre article sur Du Bois dans le journal “Témoignages” du 21 juin 2010).

L’objectif de cette élite noire de Harlem est de valoriser l’identité noire américaine en insistant sur les notions de fierté, d’estime et de réalisation de soi, tout en dénonçant les injustices et les intolérances et en réclamant une pleine et entière citoyenneté pour tous. Ce programme est esquissé par Alain Locke, en 1925, dans le “New Negro, An Interpretation”, anthologie réunissant à la fois des contributeurs venus de divers horizons — hommes et femmes, noirs et blancs, américains, antillais et européens — et rassemblant des textes et des œuvres de création ainsi que des essais critiques, sociologiques, anthropologiques et historiques pour mettre en perspective et en question les rapports de domination auxquels on a soumis le monde noir, tout en cherchant une nouvelle logique pour penser la rencontre et l’interaction entre les cultures : la logique du « donner et du recevoir ».

La participation d’Alain Locke au mouvement de la Renaissance de Harlem et son soutien aux artistes, écrivains et musiciens de Harlem sont connus et reconnus, tout comme son implication pour la reconnaissance de la culture afro-américaine. En 1925 toujours, il édite dans le magazine “Survey Graphic” un numéro intitulé Harlem : “Mecca of the New negro” (“La Mecque du renouveau noir”) consacré à la renaissance de Harlem. Pour Locke, le « Mouvement du Nouveau Nègre » marque une rupture dans la vie des Afro-Américains, comme le terme “Nouveau” l’indique. Ils ont su répondre à leur environnement ségrégationniste par la solidarité, l’inventivité et la création. « Cette renaissance de la dignité et de la confiance en soi ouvre une nouvelle phase à la vie de la communauté nègre », écrit Locke dans “The New Negro”.

L’influence de l’homme noir sur la culture des Amériques

Pour aider le nègre à se construire positivement, quoi de mieux que de montrer son influence dans la culture de l’Amérique et des Amériques ? C’est la tâche que s’est donnée Locke à travers deux essais : “The Negro’s Contribution to American Art et Literature” (1928), “The Negro’s Contribution to American Culture” (1939) et une série de six conférences délivrées et publiées en Haïti en 1943 sous le litre “Le rôle du Nègre dans la culture des Amériques”. Les Éditions l’Harmattan nous ont proposés, en 2009, sous le même titre, une réédition de ces conférences, avec une présentation d’Antony Mangeon.

Mais déjà, dans “The Souls of Black Folk” (1903), Du Bois avait souligné en conclusion de son ouvrage la contribution majeure de son peuple à l’histoire culturelle, sociale et économique de l’Amérique. Pour Locke, les Afro-américains ont contribué tout autant que les Blancs à la formation de la nation américaine. Il recense dans une de ses conférences intitulée : “Les réalisations des Nègres aux États-Unis” les contributions artistiques et scientifiques des Noirs, tout en dressant une liste biographique de modèles noirs de réussite.

La culture populaire américaine est née et s’est nourrie des échanges entre Blancs et Noirs et ce, dit-il, depuis l’interaction entre le maître et l’esclave. L’interaction est toujours à l’œuvre dans la rencontre entre porteurs de cultures différentes, dit Locke inlassablement. Il y a toujours influence réciproque entre majorité et minorité, entre Noirs et Blancs. Il formule dès 1930 un principe de « libre échange et de réciprocité culturelle », participant à cette nouvelle logique d’intégration sociale, tout en insistant sur la notion du don.

La réflexion de Locke sur la place du Noir déborde le local et le national pour atteindre le transnational. Pour Locke, il existe une expérience culturelle commune à tous les peuples qui ont connu l’esclavage et dont l’héritage africain, entre rupture et continuité, est le ciment.

“Like Rum in the Punch”

Ce positionnement lui interdit toute séparation raciale. Pour Locke, qui n’ignore pourtant pas les effets du racisme, la « race » est un marqueur de division de la société. Locke ne comprend pas comment une société — la société américaine — qui met l’idée de démocratie au cœur de son identité peut discriminer sur son territoire des millions d’hommes en raison de leur « race ». Et il en appelle à la formation d’un nouveau modèle de démocratie respectueuse de toutes les différences. « En Amérique, nous sommes tous des Suisses, mais encore plus mélangés », écrit-il.

Exit donc toute identité culturelle noire au profit d’un melting pot ? Nullement. Mais tout en affirmant la singularité nègre, est affirmé également et simultanément l’intrication et la « fertilisation réciproque » (« cultural cross-fertilization ») des héritages africains et européens. « Les produits culturels nègres, commente Antony Mangeon, sont alors définis, dans une curieuse alliance de mots, comme des « hybrides distincts » (« distinctive hybride »), issus du métissage culturel mais avec des « accentuations particulières sur certains éléments communs aux Noirs et aux Blancs ». Et l’image qui lui vient à l’esprit pour décrire l’influence culturelle nègre est le rhum , né dans le contexte de la traite et de l’esclavage. Image suggestive de l’importance de la culture noire.

Ceux et celles qui réfléchissent sur la question du vivre-ensemble savent que les idées de Locke sur la rencontre des cultures, l’identité culturelle, l’hybridité, une vision transnationale de la question noire, sont toujours l’objet de nos débats et de nos recherches. C’est dire toute l’actualité de sa pensée.

Reynolds Michel


Sources

Mangeon Anthony, “Le Nègre nouveau” d’Alain Locke, in “Le Point”, Hors-série, “La Pensée noire”, avril-mai 2009.

- Mangeon Anthony, “Like Rum in the Punch : le New Negro et la culture américaine”, paru dans Loxias 24, mis en ligne le 23 mars 2009.

- Fila-Bakabadio Saray, “Alain Locke, Le Rôle du nègre dans les Amériques”, Granghiva, 10/2009, mis en ligne le 3 février 2010.

- Gbané Siriki, “La Renaissance de Harlem : le rayonnement de la culture « black »”, www.Africultures.com.

- Atelier identité Noire II–Harlem Renaissance, site : atelier-milady.skynetblogs.be.


« Á Harlem, la vie noire découvre et saisit ses premières chances d’expression collective et d’autodétermination ». Alain Locke.


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