Culture et identité

Amour, désir et passion

Point de vue

Témoignages.re / 22 mai 2013

L’amour traduit les passions qui s’imposent à tous, et qui témoignent du désir de se rapprocher de l’être ou la chose pour les avoir pour soi ou avec soi. Son objet, c’est la possession de ce qui est bon. Mais la rencontre de la passion avec l’amour peut dans certains cas nous déstabiliser ou nous rendre prudents dans notre conduite.

Désir et passion

L’homme se sentant parfait s’entoure de son assurance, il cherche à s’introduire au cœur de la personne aimée ou de la chose désirée. On emprunterait à Platon dans “Phèbe” les termes de “faim” et “soif” pour justifier ces passions qui s’imposent à lui de manière incontrôlable comme s’il perdait la tête. Celles-ci l’inhibent en faisant obstacle à sa volonté et donc à sa liberté. Dans ce cas, il hésite entre le renoncement et la persistance dans les bouleversements de son esprit. Le passionné, livré aux affections, ne songe pas à résister au désir pour orienter ses pulsions à d’autres fins, comme pour s’extirper de l’emprise sentimentale ou émotionnelle. De sa suffisance, il étale ces sentiments, sa soumission à la tentation le range sous une puissance opprimante qui lui fait perdre sa personne, il se propose à l’approbation, à l’examen et parfois même au contrôle de l’être aimé. Il lui manque la sagesse pour renoncer à ses pulsions. Le passionné sacrifie tout au présent, stagne dans l’intemporel, et pense que rien dans l’avenir ne pourra lui procurer une telle jouissance que celle qu’il connaît sur le moment. Cette conduite anarchiste le fait abandonner tout autre projet qui lui apporterait d’autres sensations et affections. Le désir d’éternité le fait éprouver la sensation d’être transfiguré par la figuration de ce qu’il se projette à avoir d’immuable et de constant.

La grandeur des passions

Les passions, si elles incitent à des sacrifices et des souffrances, elles ne conseillent jamais au recul sur soi. Rien de grand ne se fait sans les passions. Cependant, elles peuvent paraitre un réservoir de forces, qui peuvent être dirigées en bien ou en mal. De même, elles peuvent soulager des maux dont nous souffrons et provoquer la joie, et rendre l’homme maître de son destin. C’est en les ménageant avec beaucoup d’adresse que les maux qu’elles causent deviennent supportables et gérables. L’expression du manque, qui est l’objet du désir chez le passionné, trouve alors toute sa raison. L’être, sous cette emprise positive, se tourne pendant un temps vers ce monde de réalité insaisissable et suprasensuelle, avant même de revenir à la matérialité de son existence. L’individu passionné met alors son intelligence au service de ses désirs, et ses passions servent dans ce cas autrui, contribuant à l’entreprise d’œuvres humanitaires.

L’Objet du désir n’est qu’un moyen et ne saurait être la fin

L’aveuglement causé par les passions fait oublier les raisons du désir, on s’arrête au phénomène au lieu d’aller au noumène, et c’est ce qui fait la perte de celui qui consomme sans raison précise, oubliant le but de la consommation, qui peut être un besoin de possession, un manque ou la satisfaction d’une envie. Selon Platon, « celui qui est vide désire le contraire de l’état dans lequel il se trouve : étant vide, il souhaite en effet se remplir ». Cette attitude semble être celle de la personne qui cherche à restaurer l’état perdu. L’objet de sa quête est ce dont il ne dispose pas et dont il est dépourvu. C’est-à-dire cette chose qui n’est pas présente. Le poème de Paul Verlaine illustre bien nos propos dans la première strophe de “Mon rêve familier” (1866) : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue, et que j’aime et qui m’aime Et n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, Ni tout à fait autre… ». On peut comprendre l’importance de saisir l’objet réel de l’amour, en considérant la manière dont il s’efforce de se réaliser par le désir. Le désir amoureux devient réalité et se concrétise à partir du moment où il s’éloigne de toutes les passions pour s’accrocher à l’intelligible, du moins au concret.

Ce que veut l’amour, ce n’est pas le beau, le bel objet, mais « la procréation et l’enfantement dans la beauté »

La pérennité doit présider à toute histoire qui donne envie d’aventure. Les transports irraisonnés en amour génèrent plutôt la déperdition dans l’assouvissement et la jouissance. A l’instinct désirant, il faut parfois choisir la prudence et la retenue. Le passage du nébuleux de l’inconscience à la reconnaissance de l’être que l’on est, de ses capacités et de ses limites, forme le propre de l’identité. C’est en s’identifiant comme son propre objet qu’on pourra faire la part entre ce qu’on est soi-même de ce qui nous fait différents de l’autre, que pourra se faire en toute liberté et sans aveuglement le propre rapport à l’amour tant souhaité et désiré. Ce ne serait plus téléguidé, mais guidé, et c’est en cela qu’on peut laisser libre cours aux sentiments, parce qu’on se veut du bien et on veut le bien d’autrui.

La pensée ne se met en mouvement que sous l’effet d’un choc ou d’un émerveillement

On peut donc mesurer le fossé entre l’objet des passions qui est naturel et les passions qui, elles, ne le sont pas. Le passionné doit pouvoir, pour ne pas succomber aux désirs irraisonnés et fantaisistes, faire la part entre la prise et l’emprise. C’est-à-dire se démarquer de ce qui ne dépend pas de lui, pour mieux gouverner sa vie conformément à la raison. Il faut un juste milieu à tout. Le plaisir que nous procurent les passions n’est pas à repousser, c’est au contraire le désir du plaisir à tout prix qui est cause du mal. L’homme en proie à l’amour-passion doit alors éviter la confusion entre l’avoir et l’être. Il doit cesser de voir par projection en l’être aimé des perfections qu’il s’invente lui-même, pensant que par ce procédé, il aura en sa possession ce qu’elle représente. C’est ce mauvais usage des représentations qu’il doit effacer de son esprit pour devenir un homme libre de ses choix et pouvant maîtriser ses affections qui peuvent être le désir, les émotions et les espoirs.

Bienvenu. H. Diogo


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