Culture et identité

Bernard, esclave suicidé, torturé après mort et jeté dans la voirie !

Histoire vraie

Témoignages.re / 19 décembre 2009

C’est une histoire vraie, pas une légende. Sa véracité est attestée par des documents d’archives. C’est une histoire horrible qui s’est déroulée chez nous, en 1779, en plein âge d’or de l’esclavage, en un temps où les caféiers recouvraient une grande partie de notre île. Elle s’est déroulée dans l’Est, plus précisément à Saint-André.

Vers la Pentecôte de cette année-là, un bruit court avec insistance dans l’Est. Quelques dizaines d’esclaves auraient décidé de se révolter et d’assassiner leurs maîtres… ils auraient aussi projeté de brûler l’église. Les autorités découvrent le projet de complot, lequel, notons-le, n’a pas encore reçu un commencement d’exécution, et arrêtent une partie des conjurés. Ceux-ci sont jugés, après qu’on leur ait fait subir la question préalable, donc la torture, comme cela se pratiquait avant la Révolution française. Ils reconnaissent leur participation au complot et sont exécutés de la façon la plus barbare qui soit, conformément aux règlements. Parmi eux, un esclave créole, donc né dans la colonie, un certain Bernard, peut-être effrayé par les supplices qui l’attendent, décide de mettre fin à ses jours : il se pend dans son cachot.
La suite de l’histoire, la voici :

Le procès du mort en première instance et en appel

Le Conseil de l’île Bourbon décide que le procès du mort aura lieu quand même. Le procès a bien lieu le 14 juillet 1779 et aboutit à la condamnation de la dépouille mortelle de Bernard « à être traîné(e) sur une claie, la face tournée contre terre dans les rues du quartier de Saint-André, depuis les prisons jusqu’à la place du bazar, où il sera attaché par les pieds à une potence qui sera dressée à cet effet audit lieu, et y demeurera vingt-quatre heures. Ce fait, sera jeté à la voirie ».
L’exécution doit donc avoir lieu puisqu’il n’y a aucune précision sur une mesure dérogatoire dans les minutes du tribunal, mais un certain Sergé fait appel du jugement. On enterre le mort et on le déterre pour son procès en appel qui a lieu le 2 août de la même année. La même sentence est prononcée en appel. Le Conseil tient en effet à frapper de terreur les esclaves spectateurs obligatoires à ce spectacle barbare.

L’exécution de la sentence

Au jour prévu, on confectionne une claie de branchages. On y couche, face contre terre, la dépouille en décomposition avancée. Le cadavre est tiré depuis la prison jusqu’au bazar. Les esclaves et leurs familles alignés de part et d’autre du chemin regardent passer ce cortège incroyable. Une fois arrivé près du Bazar, la dépouille de Bernard est pendue par les pieds et laissée là vingt-quatre heures. Après quoi, on la jette sur le dépôt d’ordures de la voirie et on la laisse là, à la proie des chiens errants et d’autres animaux abandonnés qui fréquentaient ce lieu.

Ce fait divers est en lui-même exemplaire, d’une part, de la négation par les autorités de l’humanité d’une partie importante de nos ancêtres, et de l’inhumanité d’une telle société sous laquelle notre peuple a vécu pendant 183 ans, soit plus de la moitié de notre histoire. Il nous invite à réfléchir sur la légende de la prétendue douceur de la société esclavagiste chez nous, relativement à la situation d’autres pays... Nous étions des centaines le 31 octobre dernier au cimetière du Père Lafosse à Saint-Louis, à l’inauguration à l’initiative de la Région Réunion de la plaque en mémoire des esclaves laissés sans sépulture. Je ne sais pas à qui pensaient les personnes qui participaient à un tel événement, sans doute à leurs ancêtres disparus sans avoir pu bénéficier de la reconnaissance élémentaire de leur qualité d’homme ou de femme par le biais de la cérémonie funèbre. Pour ma part, je n’arrêtais pas de penser à Bernard, suicidé, torturé, laissé sans sépulture, en proie aux animaux affamés.

Georges Gauvin



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Messages






  • oui, un commentaire ; cette manière de faire est à mon avis un héritage de l’inquisition espagnole, on brûlait en effigie en l’absence du condamné, on déterrait les morts.
    La révolution française a voulu mettre fin à l’esclavage, Napoléon l’a rétabli, mais en France métropolitaine, des citoyens se sont toujours élevé contre l’esclavage, à commencer par l’abbé Grégoire, Montesquieu, Voltaire.
    http://dp.mariottini.free.fr/esclavage/france-negriere/france-negriere.htm

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    • C’est connu : la réticence à l’abolition de l’esclavage ne venait pas de la métropole ; ce sont les esclavagistes de Bourbon qui y étaient les farouches opposés. D’ailleurs, Sarda Garriga appréhendait sa mission : annoncer aux grands propriétaires qu’ils devaient rendre la liberté à leurs esclaves. Cette réforme n’était pas bienvenue. Seuls les esclaves, quelques maîtres ayant un cœur humain et religieux -ex. Frère Scubillion, Mère Marie Madeleine de la Croix née Aimée Pignolet de Fresne- l’ont accuellie avec soulagement.

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    • Frère Scubillion, Mère Marie Madeleine de la Croix, avaient des esclaves à l’insu de leur plein gré ? vous m’étonnez. Il fallait donc les ordres de la République pour que cela cesse.

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    • Peut-être me suis-je mal exprimée. Frère Scubillion, Mère Marie Madeleine de la Croix à Bourbon, comme Père Laval à Maurice, ont travaillé pour rendre la vie des esclaves plus douce. Ils étaient horrifiés du traitement infligé aux esclaves, pansaient leurs plaies, leur apprenaient à lire.

      Mère Marie Madeleine de la Croix, alias Aimée Pignolet de Fresne, a quitté la riche et confortable maison de ses parents pour vivre avec les affranchis dans les mêmes conditions qu’eux. J’ai appris cette Histoire de la bouche des religieuses Filles de Marie, Histoire qui se trouve aussi dans les archives.

      Ces 3 religieux, peut-être plus, et des propriétaires d’esclaves pétris d’humanité ont donc accueilli avec soulagement l’annonce de Sarda Garriga : la liberté pour les esclaves.

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    • J’ai oublié l’abbé Alexandre Monnet qui a une sculpture dans la cour de la Cathédrale à St-Denis et face à l’église de la Rivière des Pluies également. Les esclaves ont dû avoir d’autres amis qui se sont réjouis de l’annonce de l’abolition de l’esclavage le 20 déc 1848.

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  • Les colons Français de la réunion de l’époque étaient d’une méchanceté, d’une stupidité et d’une sauvagerie incroyable.

    Ce Bernard a eu l’intelligence de prendre la meilleur mesure possible pour emmerder ces ordures de colons.

    Ce venger sur sa dépouille ? Qu’elle victoire vaine ! Si ce complot avait été réel et si j’avais vécu à l’époque j’ aurais probablement supporté les victimes depuis les confins de ma France lointaine.

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