Culture et identité

Brigitte Croisier : « Le déni du passé entretient les rancœurs »

“Année Élie” et abolition de l’esclavage

Témoignages.re / 7 décembre 2011

L’année 2011 a été placée à La Réunion sous le signe d’“Élie” en hommage aux hommes et femmes qui se sont révoltés contre leur condition d’esclaves et y ont laissé leur vie en 1811 à Saint-Leu. Pour l’occasion, des manifestations ont eu lieu dans l’île. Le temps de se plonger dans ce pan de l’Histoire que bien des Réunionnais ignorent. Mais parler d’esclavage en ces temps modernes est-il encore utile ? Le poids du passé est-il trop lourd ? À quelques jours des célébrations du 20 Décembre, date de l’abolition de l’esclavage, Brigitte Croisier, professeure de philosophie, s’est penchée sur ces questions pour Imaz Press Réunion.

L’année 2011 a été nommée “Année Elie”. Depuis décembre 2010, une quarantaine de manifestations ont eu lieu. Est-ce que cela ne fait pas trop, d’autant que très peu de Réunionnais sont au fait de cette révolte ?
— Si très peu de Réunionnais sont au fait de cette révolte des esclaves de Saint-Leu, il faut justement en parler. En 1998, La Réunion a célébré le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. 2011 marque le Bicentenaire de cette révolte. Si on avait laissé cette date dans le silence et le fénoir, cela aurait posé question. Car l’intérêt particulier de cet événement est de donner un nouvel éclairage sur la période de l’esclavage : l’abolition commémore le geste de la République de mettre fin à ce régime, ce qui ne doit pas nous faire oublier que ce système d’exploitation et de domination a été imposé ici pendant 150 ans ou plus. Par ailleurs, les noms des marrons, inscrits sur quelques pitons de l’intérieur de l’île, rappellent l’épopée de ces hommes et de ces femmes qui ont préféré des conditions de vie difficiles à la servitude. Là, il s’agit d’une révolte, vaincue à cause d’une trahison, mais héroïque et qui a été payée au prix du sang. Quant au nombre de manifestations, effectivement, les organisateurs se sont lancé un vrai défi et ils sont allés au bout de leur démarche.

Le passé est d’une certaine façon « derrière nous ». Est-il encore utile de parler de l’esclavage aujourd’hui dans notre société dite « moderne »  ?
— Le qualificatif « utile » fait débat. On a envie de demander : Utile à quoi ? Utile pour qui ? Et notre société dite « moderne », selon vos propos, a tendance à vouloir nous persuader que telle ou telle chose est utile, même indispensable, alors qu’à y regarder de plus près, c’est du superflu, parfois du nuisible. De même en ce qui concerne le passé. Le passé est-il passé et surtout dépassé ? Est-il « derrière nous » ou bien présent dans nos représentations, dans les rapports sociaux, dans notre manière d’être ensemble ou pas ? Je dirais que parler de ce qui a structuré la société réunionnaise, quasiment dès le début de sa constitution et sur une longue période, est nécessaire à la compréhension du présent. Le 11 Novembre, nous avons commémoré l’Armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, tandis que le 14 Juillet commémore un événement qui date de 1789. On voit bien que toute société a besoin de se référer à des dates qui font sens pour elle, parce qu’elles mettent en scène, souvent de manière dramatique d’ailleurs, des valeurs jugées essentielles, la paix, la liberté.

Selon vous, ressasser ce passé, et ce, très médiatiquement, correspondrait donc à une volonté de construire une identité « créole »  ?
— Dans le prolongement de la question précédente, c’est toujours à partir du présent qu’on se retourne vers le passé, qu’on redécouvre des aspects oubliés ou volontairement écartés. Bref, tel ou tel événement est investi d’un sens et reconstruit à partir de nos préoccupations présentes, dans le respect des méthodes historiques. Revenir vers cette période, chargée d’une dimension héroïque, témoigne sans doute de la volonté de rendre hommage à des ancêtres qui ont refusé de subir, qui ont voulu affirmer leur humanité, une humanité niée par le système de l’esclavage. Le Code noir les définissait juridiquement comme des « biens meubles », ils ont montré, démontré qu’ils étaient des êtres humains.

En parallèle à cela, beaucoup de Réunionnais revendiquent leur « cafritude », leurs racines africaines. Raviver ce passé ne risque pas d’avoir un effet pervers et déboucher sur l’accentuation de certaines tensions entre les différentes ethnies composant le peuple réunionnais, voire carrément sur l’exclusion des autres ?
— Si on parle d’exclusion, n’est-ce pas précisément les descendants des esclaves, malgaches, africains, et indiens aussi — on a tendance à l’oublier — qui sont exclus socialement et culturellement ? Il me semble que d’autres composantes de la société réunionnaise ont, depuis quelques années, affirmé leur présence et renforcé leur visibilité sur la scène sociale, à travers diverses fêtes, qui plus est spectaculaires. L’interculturalité implique que chaque composante de la société participe de manière égale à l’expression mémorielle et esthétique de la culture réunionnaise pour en favoriser les interactions créatives. Où est le plus grand risque de tensions : dans le déni de la longue période esclavagiste ou dans la connaissance lucide du passé ? Pour ma part, il me semble que le déni du passé, l’étouffement de la mémoire ne peuvent qu’entretenir les rancœurs qui, ensuite, explosent sous forme de colères imprévues et ingérables.

On a également l’impression que l’esclavage est encore un sujet tabou pour certains Réunionnais. Le poids de l’Histoire est-il encore trop important ?
— Il peut y avoir à la fois la tendance à ne pas en parler de peur de réveiller, d’un côté, souffrances et humiliation, et de l’autre, culpabilité. Et pourtant, 163 ans après l’abolition de l’esclavage, on doit être capables d’en parler avec lucidité, et aussi avec le souci d’aborder toute la complexité de l’Histoire sans se contenter de simplifications, de stéréotypes. La révolte de Saint-Leu a échoué parce qu’elle a été dénoncée par un autre esclave qui a “choisi” de trahir les siens en échange de son affranchissement et de quelques récompenses matérielles. En ce sens, l’Histoire accroit la connaissance de notre société et celle des comportements humains où l’amour de la liberté côtoie l’égoïsme. C’est peut-être ce “poids de l’Histoire” qui est difficile à porter.

Propos recueillis par Émilie Sorres pour www.ipreunion.com


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