Culture et identité

« C’est la valeur des hommes qui en définitive, décide de la victoire »

Les conditions de la victoire de Diên Biên Phu par le général Giap

Témoignages.re / 5 octobre 2013

"Diên Biên Phu. La décision la plus difficile du général Giap" est un recueil d’articles sur cette bataille décisive qui fut celle de la défaite définitive du colonialisme français en Asie. Dans cet ouvrage est publiée une interview du général Giap réalisée en 1965, quand le peuple vietnamien luttait contre l’armée américaine. Dans cet entretien paru dans "Etudes vietnamienne", Nguyen Giap explique quelles ont été les conditions de la victoire face à un adversaire ayant une supériorité matérielle absolue, et une stratégie qui était alors applaudie par l’ensemble de l’Occident.



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Général Giap : « on ne doit pas se laisser impressionner par les puissances des armes modernes ».

• Après la défaite de Diên Biên Phu, de nombreux généraux et hommes politiques français ont accusé le général Navarre d’avoir conçu un plan aventureux ; nous vous prions de bien vouloir nous faire savoir si ce plan l’a été réellement, ou s’il repose sur des fondements valables.

 

– Il est facile après coup d’accabler le général Navarre, et d’affirmer qu’il n’aurait pas dû faire ceci ou cela. Si l’analyse est facile, une fois la bataille terminée, et les caractéristiques essentielles des deux adversaires dévoilées, il est bien plus difficile de prendre des décisions stratégiques dans le feu de l’action.

Il faut se remettre dans la conjoncture de 1953 pour comprendre le plan Navarre. Après l’armistice en Corée, l’impérialisme américain avait porté tout son effort en Indochine ; le Corps expéditionnaire français avait reçu une aide substantiellement accrue afin de pouvoir asséner à nos forces régulières des coups décisifs, de prolonger et d’étendre la guerre.

C’est donc avec des moyens accrus et une mission bien définie que Navarre avait pris le commandement en Indochine. Le Plan Navarre certainement n’a pas été le moins bien étudié parmi les plans opérationnels mis au point par le commandement français en Indochine. Il nous avait mis devant des difficultés nouvelles et sérieuses, et de notre côté, nous n’avions jamais sous-estimé les capacités de l’adversaire.

Navarre avait bien vu qu’il fallait se forger à tout prix une masse de manœuvres importante pour essayer de reprendre l’initiative, et il l’avait fait, en rassemblant 44 bataillons mobiles dans le delta du Fleuve Rouge, en vue de pratiquer sur le théâtre d’opérations du Nord une stratégie appropriée. En effet, sur le front du Nord, nos forces régulières étaient bien plus importantes qu’au Sud, et il s’agissait de parer à leurs offensives d’hiver-printemps par des attaques puissantes et rapides qui tiendraient en haleine, décimeraient et useraient notre corps de bataille. Nous aurions été ainsi obligés de nous tenir sur la défensive.

À la fin de l’hiver, quand nos forces régulières auront été usées par toutes ces opérations et devront s’accorder une pause à la saison des pluies, Navarre pourrait transférer ses unités d’élites sur le théâtre d’opérations du Sud où il lancera une offensive afin de liquider les zones libres de l’Interzone V et du Nam Bô ; la faiblesse relative de nos troupes régulières dans ces régions permettait d’escompter une victoire rapide.

Libéré de la menace qui pesait sur le Sud, et des tâches d’occupation des territoires par le développement accéléré des troupes fantoches, les corps expéditionnaires français pourraient dès l’automne 1954, concentrer ses unités d’élites sur le théâtre d’opérations du Nord et arracher des victoires importantes, nous obligeant à négocier dans des conditions défavorables. C’était "l’issue dans l’honneur" que cherchaient les colonialistes français.

À vrai dire, la mobilité des unités d’élite du Corps expéditionnaire français était réelle ; Navarre pouvait avec ses avions, ses véhicules motorisés, ses bateaux, transférer des troupes du Nord au Sud, ou d’un point à un autre d’un front donné, bien plus facilement que nous. Il avait pu évacuer Na San par la voie aérienne, lancer un raid sur Lang Son, débarquer à Tuy Hoa, parachuter des troupes à Diên Biên Phu. Et tout le monde, dans le camp occidental applaudissait, félicitait Navarre d’avoir insufflé un nouveau dynamisme aux troupes françaises.

 

Nous ne saurions abuser de notre temps et prolonger outre mesure cet entretien. Il est classique de tirer la leçon des grands événements : pourriez-vous nous donner brièvement les enseignements à tirer de la campagne historique de Diên Biên Phu ?

 

– Notre peuple et notre armée ont vaincu un ennemi matériellement très puissant, parce que nos compatriotes et nos troupes étaient animées de la ferme détermination à combattre et à vaincre pour l’indépendance nationale, pour l’attribution de la terre aux paysans, pour la paix, pour le socialisme. L’ennemi s’était heurté au bloc d’union de toutes les classes sociales, de toutes les tendances politiques et religieuses.

Nous avons un Parti marxiste-léniniste, avec à sa tête le président Ho Chi Minh qui a su appliquer avec maîtrise une ligne politique et militaire juste. La victoire de Diên Biên Phu qui a été un épisode de la Résistance patriotique de tout notre peuple a été l’œuvre de notre Parti.

Nous vivons par ailleurs à une époque où les impérialistes ne peuvent plus faire la pluie et le beau temps. Un ensemble de pays socialistes d’une grande puissance politique et matérielle, un mouvement de libération nationale qui monte comme un raz de marée créent pour les peuples opprimés une conjoncture extrêmement favorable à leur lutte. Par ailleurs, la guerre du peuple faite par une armée du peuple peut être considérée à juste titre comme une de ces conquêtes décisives, plus importantes que n’importe quelle arme pour les pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine. Le peuple vietnamien en se libérant est fier d’avoir contribué à la libération des peuples frères.

Je crois qu’à notre époque, aucune armée impérialiste, si puissante soit elle, aucun général impérialiste, si doué soit il ne peut vaincre un peuple, même faible et petit, qui sait se dresser résolument, s’unir pour lutter selon une ligne politique et militaire juste. Notre expérience nous a montré qu’on ne peut nourrir aucune illusion sur la bonne volonté des impérialistes ; le colonialisme dans ses formes nouvelles est encore plus dangereux que l’ancien, et les peuples doivent être prêts à le combattre, au besoin par les armes. On ne doit pas se laisser impressionner par les puissances des armes modernes, c’est la valeur des hommes qui en définitive, décide de la victoire.


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