Culture et identité

« Changer nos manières de voir le monde »

7 questions à... Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage —2—

Témoignages.re / 23 avril 2011

Dans la suite de cet entretien, Françoise Vergès revient sur le rôle important de militants comme Frantz Fanon dans la décolonisation des esprits, une condition de la prise de conscience de toute notre histoire. La présidente du CPMHE indique ensuite quelles sont les propositions du Comité pour la célébration des 10 ans de la loi reconnaissant l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

Dans l’Outre-mer, la République a aboli l’esclavage, mais pas la colonie. Face à ce régime politique, des militants se sont levés. Le 15 avril dernier, vous avez fait une présentation de Frantz Fanon à Saint-Denis. Quelles sont les raisons qui expliquent ce choix ?
— Je parle ici comme chercheuse, non pas comme présidente du CPMHE. Je pense qu’il faut relire Frantz Fanon, comme il faut relire Césaire, Edward Saïd, Gandhi, Cabral, un certain nombre de penseurs de la décolonisation. Pourquoi ? Parce qu’ils ont insisté sur le rôle de la culture comme espace de transformation. Il ne suffisait pas de s’émanciper économiquement et socialement, il fallait « décoloniser l’esprit », comme l’a écrit l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o, dont le livre paru en 1986 vient finalement de paraître en version française !
Fanon grandit dans une Martinique encore colonie. Il est témoin du racisme martiniquais, du racisme des Français quand il fait la guerre contre les nazis, puis du racisme contre les immigrés algériens quand il étudie la psychiatrie à Lyon. “Peau noire, masques blancs (1952) est une réflexion sur le racisme et sur l’aliénation, le désir du « Noir » de se blanchir, d’imiter le « Blanc ». Il écrit : « Le Nègre n’existe pas. Pas plus que le Blanc ». Il faut réfléchir à cette phrase ! De même quand il écrit : « Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères ». Que veut-il dire par là ? Qu’il faut oublier ? Je ne pense pas. Il dit que ces catégories « Noir », « Blanc » ont été inventées pour diviser les "hommes" (Fanon est comme beaucoup d’hommes de sa génération : pas très féministe), qu’il faut les dépasser, et voir d’abord quelle politique quelqu’un défend.

Fanon pense que l’abolition de l’esclavage n’a rien changé, car elle a été « donnée » par la France, donc pas de lutte, pas de rupture. Il est aussi très critique de la loi de 1946. Il pense qu’elle ne changera pas grand-chose. Je ne vais pas refaire ma conférence, mais en quelques mots, pour La Réunion, je pense que relire Fanon ferait du bien : il nous invite à réfléchir sur le désir de « blanchiment » si présent dans la petite bourgeoisie réunionnaise, sur le manque de courage politique, sur l’absence de désir de bien commun, sur le désir inassouvi de faire « comme en métropole ». Finalement, il interroge l’histoire écrite à partir de l’Europe, et pour moi, c’est un tournant fondamental. Nous devons changer nos manières de voir le monde, interroger l’hégémonie d’un axe Nord-Sud, voir les échanges Sud-Sud, Sud-Est… D’ailleurs, ces changements ont lieu sous nos yeux et notre position dans l’océan Indien est pour cela formidable. Je ne parle pas « commerce », « mondialisation », qui masquent le renouveau de l’exploitation, mais pratiques vernaculaires, idées novatrices, débats nouveaux, art, cinéma, littérature, les paysans indiens qui se révoltent, les artistes chinois qui dénoncent un libéralisme étatique, les jeunes de Maputo, de Majunga, de Port-Louis… On ne peut pas dire que les institutions à La Réunion se préoccupent de ces formes…

Fanon, comme Césaire l’a été avant, est très critique de sa société. Il jette un regard sans concession sur l’aliénation martiniquaise. Mais il n’est pas dupe non plus du discours faussement humaniste de la France quand cette dernière étouffe toute initiative et veut maintenir la mission civilisatrice. Je suis convaincue de la nécessité d’un regard critique sur soi. Aujourd’hui, tout le monde entonne le discours du « modèle réunionnais ». Est-ce que cela ne nous pose pas question quand des gens qui se sont opposés de manière forte à la MCUR entonnent ce discours ? La MCUR proposait justement de décentrer le regard, de voir comment s’est “fabriquée” la société réunionnaise, de la situer dans un autre temps et un autre espace que l’espace hégémonique occidental. Si le discours du « modèle réunionnais » peut être largement adopté par des personnes qui ne veulent pas s’engager dans un mouvement critique, alors n’est-il pas vidé de sa substance ? Il devient slogan touristique.

Cette manière de vivre ensemble (plutôt que « modèle » : je ne suis pas d’accord avec ce terme), elle a besoin d’être travaillée, renouvelée. Qu’allons-nous faire du débat anti-Islam à La Réunion ? Cela ne nous regarde pas ? Et ce qui se passe en Tunisie, en Syrie, en Inde, en Chine, en Grèce ? Fanon pensait que l’émancipation reposait aussi sur la solidarité entre les peuples, sur un « nouvel humanisme ». Il a attiré notre attention sur la nécessité d’être précis dans notre vocabulaire, de voir comment des mots circulent vidés de leur sens, d’être capables d’analyser de manière critique nos propres contradictions. Quand il parle de « bourgeoisie de fonctionnaires », du mépris de la petite bourgeoisie blanchie pour les pratiques vernaculaires, la culture populaire, ne pensons-nous pas qu’il nous parle ? Quand il parle du racisme à l’intérieur de la société martiniquaise, de la ligne de couleur, du préjugé de couleur anti-Noir, ne pensons-nous pas qu’il nous parle ?

Cela fait donc 10 ans que la République a décidé d’affirmer que l’esclavage pratiqué pendant plusieurs siècles par la France est un crime contre l’humanité. La mission demandée par le gouvernement sur les "zoos humains" signifie-t-elle que la République est prête à s’engager sur la même voie concernant la colonisation ?
— Cette mission est possible aujourd’hui parce qu’il y a eu un travail de chercheurs et d’associations sur les « zoos humains ». Je rappelle le livre dirigé par Bancel, Blanchard et Lemaire là-dessus. On voit donc que c’est sous la poussée de la société que des décisions gouvernementales deviennent possibles. La Loi Taubira est d’ailleurs l’aboutissement d’années de lutte d’associations, de chercheurs et d’élus.
Il est évident que l’histoire coloniale et post-coloniale fait retour en France. On veut savoir, on a besoin de savoir. Il est souvent question d’un musée de l’esclavage et des colonisations. Pourquoi pas ? Mais cette question se pose aussi pour La Réunion : quand allons-nous revenir sur notre histoire coloniale et post-coloniale ? Sur tous ces aspects, comme par exemple sur la « colonie qui colonise », c’est-à-dire sur la participation de La Réunion à l’exploitation coloniale ?

Cette mission, nous la faisons de manière bénévole, donc nous allons être dépendants des moyens qui seront mis à notre disposition. Nous verrons très rapidement ce qu’il est possible de faire. Nous ne voulons pas couvrir la ville de Paris de plaques commémoratives. Mettre des plaques est trop souvent devenue la réponse facile à un besoin de programmes éducatifs, on ne se soucie pas de ce qui se passera après, de l’esthétique de la plaque... Il faut être innovant, et surtout être guidé par le besoin de transmettre du savoir, pas de culpabiliser, mais d’inviter à réfléchir.
Il est évident que le passé colonial fait partie de la France contemporaine, la décolonisation n’est pas toujours “digérée”, et il suffit d’aller sur certains sites ou lire le courrier des lecteurs pour constater à quel point des mots stigmatisants circulent toujours, des idées racistes.

Pour ce 10ème anniversaire de la loi du 10 mai, quelles seront les principales manifestations impliquant le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage ?
— Dans une déclaration rendue publique en mars dernier, le CPMHE s’est exprimé là-dessus :
À l’occasion des dix ans de la loi du 21 mai 2001, le CPMHE demande au gouvernement deux gestes forts :
1. L’installation, dans un lieu symbolique de la capitale, d’une stèle rendant hommage à celles et ceux, esclaves, marrons et libres de couleur, pour leur contribution à l’universalité des idéaux de Liberté, d’Égalité et de Fraternité qui fondent notre République ;
2. La mise en œuvre du projet de Mémorial et de Centre de ressources sur la traite négrière, l’esclavage et leur abolition, demandé par le Comité dès 2005 et qui a fait l’objet d’un rapport remis au gouvernement par Édouard Glissant en 2007.

Le CPMHE souhaite également que se renforcent et se mettent en œuvre les projets suivants :
1. Le soutien au programme de numérisation des archives de la traite et de l’esclavage ;
2. La collecte des mémoires vivantes de l’Outre-mer ;
3. La valorisation des lieux de mémoires et d’histoire liés à la traite et à l’esclavage ;
4. La création d’un portail et d’un musée virtuel de la traite, de l’esclavage et des abolitions.

(à suivre)


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