Culture et identité

« Décoloniser les esprits et mentalités » avant de décoloniser la terre

Présentation de Frantz Fanon vendredi dernier au Théâtre du Grand Marché

Céline Tabou / 18 avril 2011

Après avoir écrit et analysé la vie et les œuvres de Frantz Fanon, la politologue Françoise Vergès est revenue lors d’une soirée sur deux œuvres majeures de l’auteur, “Peau noire, masques blancs” et “Les damnés de la terre”, dans lesquels il explique comment décoloniser un peuple et quelles conséquences a eu la colonisation sur le colonisateur et le colonisé.

Vendredi dernier au Théâtre du Grand Marché à Saint-Denis, Françoise Vergès a retracé le portrait intellectuel de Frantz Fanon, psychiatre et essayiste martiniquais, mettant en exergue les conséquences psychosociologiques de la colonisation, et le décoloniser non seulement les territoires mais aussi les esprits.

La société renvoie à sa propre condition

Né en 1925 à Fort-de-France, Frantz Fanon vit dans une famille aisée, contrairement à Aimé Césaire, qu’il aura pour professeur durant quelques années et pour lequel il fera campagne. À l’instar de Césaire, Frantz Fanon « observe les préjugés de couleur » et pose les relations entre la question de la couleur et la société. « Il s’engage dans les forces libres en Algérie et voit le racisme anti-arabe des soldats français et antillais. Déçu par l’attitude des soldats français et antillais qui étaient venus se battre contre le nazisme, il finit par se dire qu’il n’y a pas d’avenir en Martinique, car il est impossible pour les Martiniquais de se détacher du colonialisme ».
Psychiatre, militant anticolonialiste, il porte un intérêt sur le psychisme des soldats ayant commis des tortures et s’interroge sur les séquelles du colonialisme sur l’inconscient et le psychisme. C’est alors qu’apparaît l’intérêt de « décoloniser les esprits et les mentalités ». Les nombreuses observations faites par Frantz Fanon l’ont amené à écrire “Peau noire, masques blancs” en 1952.
Extrait. Conclusion 1 de “Peau noire, masques blancs” : « Le Noir, à certains moments, est enfermé dans son corps […] Le Noir, même sincère, est esclave du passé. (…) En face du Blanc, le Noir a un passé à valoriser, une revanche à prendre ; en face du Noir, le Blanc contemporain ressent la nécessité de rappeler la période anthropophagique ».
Dans cet ouvrage, Frantz Fanon analyse le « désir des Noirs d’imiter les blancs », mais aussi le fait que l’on ne naît pas noire, femme ou juif mais qu’on le devient. Dans la suite des propos de Sartre, qui a préfacé son livre, Frantz Fanon a expliqué que la société renvoyait l’individu à sa condition de noire, femme ou juif attachée aux stigmates et discriminations. « L’approche de Frantz Fanon est de voir la manière dont l’identité est construite », car il n’existe pas « d’identité fixe, donnée, Fanon montre que le Blanc est enfermé dans sa blancheur et le Noir dans sa noirceur ». « Fanon n’analyse pas seulement l’aliénation mais aussi la fabrication de la couleur. Il montre que la colonisation fait autant de mal au colonisé qu’au colonisateur ».

« Le monde n’est pas uniquement à l’image de l’Europe »

Françoise Vergès a offert une analyse exhaustive du livre “Les damnés de la terre”, écrit en 1961, année de la mort de Frantz Fanon. Cette dernière a expliqué que « l’histoire du colonialisme ne peut pas être écrit au moment même de la colonisation mais devait être englobé dans un contexte plus large et mondial », car « l’histoire est vue de manière de plus en plus éclatée ». Françoise Vergès a alors fait référence à l’ouvrage de Jack Goody, “Le vol de l’histoire : Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde”.
« Le monde n’est pas uniquement à l’image de l’Europe », a-t-elle précisée, car il est nécessaire de revisiter et revoir l’histoire telle qu’elle a été écrite, car « la décolonisation est dans les mentalités et les esprits », pour cela le décolonisé doit en revenir à sa langue et à sa culture.
Mettant en garde sur les mensonges de l’Histoire, où l’Européen est le héros de la décolonisation, car Frantz Fanon a de son côté vu l’impossibilité pour la Gauche française et européenne de comprendre le colonialisme et ses effets. « Ils ont accepté le combat pour des questions morales alors qu’il s’agissait d’une question politique de reconstruction ». Françoise Vergès a expliqué que Frantz Fanon avait observé les soutiens de la Gauche à la libération de l’Algérie mais il a également vu ses mêmes défenseurs des libertés s’insurger contre les violences de la part des Algériens, sans pour autant reconnaître le mal fait contre les Algériens. La politologue explique que « les Européens ont du mal à accepter que les choses leur échappent ».
La tension naîtra entre Frantz Fanon et la Gauche, mais dans les “Damnés de la terre”, il a expliqué comment décoloniser un pays, il y affirme qu’il existe d’autres mondes qui échapperont à la manière dont l’Europe veut les mener. Les apports de Frantz Fanon dans la pensée sont nombreux, il a posé la question « pourquoi est-ce que le système perdure malgré la modernisation. D’autant plus que plusieurs formes (capitalisme, esclavagisme, féodalisme) peuvent coexister dans un endroit avec un discours humanitaire et des lois qui interdisent ces systèmes ».

Céline Tabou


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