Culture et identité

Découverte du danmyé et du moringue

Partage Martinique-Réunion

Jean Fabrice Nativel / 14 avril 2010

L’Office culturel de la ville du Lamentin, en Martinique, a accueilli des ambassadeurs du moringue réunionnais lors du 12ème Festival de danse de lutte du 27 mars au 8 avril 2010. L’occasion pour ces experts de valoriser cette pratique ancestrale et en découvrir une autre, le danmyé, une danse d’esclaves de cette île des Antilles, et le bélé, une danse traditionnelle. Pour nous en parler, David Testant et Ludovic Patchapin, qui étaient du voyage, et des confrontations.

Le danmyé (Martinique) et le moringue (Réunion) sont des pratiques ancestrales. Mais qu’est-ce qui les différencie ?
— Au danmyé, on combat avec les pieds, les poings, les prises (on prend l’adversaire et on le finalise au sol. Un arbitre les sépare et le compétiteur décide de continuer ou de s’arrêter). On danse — beaucoup —, on s’observe, ruse et feinte. Non loin, un tambourier et un batteur de p’tit bois, accompagnés de chanteurs — une dizaine —, régulent le combat. Quand le rythme est lent, on se guette, quand il est rapide, le combat devient violent…
Au moringue, on use d’acrobaties et utilise plusieurs techniques du pied (le coup de talon, le coup de pied la roulet, etc). De nombreux percussionnistes accompagnent les combats et spectacles. Au danmyé, deux ! En revanche, on ne chante pas. Par contre, les moringueurs sont amenés à danser et jouer des percussions. À La Réunion, on s’est organisé en championnat — en Martinique non — avec un code sportif, musical et des techniques d’exécution à respecter. Avec plus de liberté d’expression lors des spectacles et un encadrement des coups lors des combats.

Sur une vidéo, souvenir de ce voyage, on vous voit dans le rond. Racontez-nous ce qui s’y est passé ?
— J’ai effectué un combat que j’ai vécu comme un spectacle et non comme une compétition. Dès le premier contact, j’ai tout de suite compris que c’était du sérieux. La personne était balèze. À tout moment, un coup peut-être porté, donc vigilance à tout point. J’observe, j’esquive, je me déplace avec en toile de fond la musique, les encouragements, les cris. J’ai dû utiliser des techniques de projection. Sur un coup de pied qu’il m’a porté, j’ai réalisé une esquive latérale pour le prendre par le cou. Puis, le balayage et le hanchement de tête. Une technique où l’on se sert de la force de son adversaire et acquise auprès de Wilfrid Sellaye, lutteur. On est ainsi sécurisé et on ne se blesse bas. Durant ce séjour, j’ai participé à 3 combats.

Des cris, des encouragements… on a envie d’en savoir un plus sur l’atmosphère qui règne au sein de ce rond.
— C’est une ambiance à vivre ! Le chant, les percussions et le public sont des encouragements dans ce challenge. Soit on s’adapte, soit on ne s’adapte pas. Les spectateurs passionnés choisissent leur favori. Celui qui se trouve dans le rond va désigner son adversaire au sein de la foule pour un rituel devant les tambours. En fait, on se connaît et on sait à qui l’on s’adresse. Hommes, femmes et enfants crient, applaudissent. Aux projections, tout le monde est debout. C’est un public guerrier, il agit comme s’il était dans le rond. D’ailleurs, il forme le rond, et quels que soit la tenue, le lieu (un restaurant, un coin de quartier, etc), on peut s’adonner à une rencontre, à une seule condition, que cet art soit accompagné du tambour et du batteur de p’tit bois. J’ai rencontré des combattants de 55 ans, 27 ans…

De ces échanges avec les frères martiniquais, que retenez-vous ?
— Un de mes souhaits est que le public devienne acteur du moringue. Cette pratique nous appartient. Qu’il chante, tape des mains… lors des prestations ! Ce serait une innovation. Cette expérience vécue en Martinique, on la partagera avec les moringueurs et toutes les personnes qui se sentent concernées par la culture réunionnaise. Il est aussi envisagé la venue de pratiquants du danmyé et du bélé dans l’île.

Jean-Fabrice Nativel

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Chez eux

En Martinique, les ambassadeurs du moringue réunionnais étaient comme chez eux. On souriait, on kasé lé kui… Il régnait une bonne ambiance à chaque rendez-vous. Découverte du bureau de feu Aimé Césaire, pensées sur sa tombe, visite des lieux d’esclavage, tel un cimetière et site en mémoire des victimes de la traite négrière… Interview avec Zook TV et RFO de l’île… Rencontres et échanges avec le maire de Lamentin, des représentants de la DDJS, de la DRAC, du Centre culturel de Basse-Gondeau (l’intervention de Sudel Fuma pour la partie Histoire et Jean-René Dreinaza pour les techniques de moringue). Découverte de la montagne Pélé. Sans oublier une journée de partage dans un restaurant installé sur la mer avec un rond de danmyé et moringue. L’Afrique a été au cœur aussi des discussions car il est le berceau des descendants de ceux qui popularisent ces pratiques léguées par les ancêtres.

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Ludovic Patchapin, combattant

Le Réunionnais Ludovic Patchapin a pris part aux challenges. Il explique l’un d’entre eux : « On s’observe, j’étais concentré sur ses déplacements. J’ai remarqué que le sens de gravité était très bas. Mon adversaire — et frère — était sûr de lui, ses appuis étaient solides. Il attendait que je fasse une erreur. Je me suis mis dans sa position. On s’est accroché, je l’ai accroché, on se tenait par les mains comme des taureaux. J’ai effectué une projection par terre, il est tombé sur le dos, j’ai réalisé un clé de bras pour le maîtriser au sol… ».


Les ambassadeurs du moringue

Pendant ce séjour en Martinique, une délégation réunionnaise composée de Jean-René Dreinaza (chef de la délégation Réunion, expert en moring réunionnais et collaborateur auprès de la présidente du Conseil général de La Réunion chargé du Sport et de la Culture), Sudel Fuma (professeur à l’Université de La Réunion et président de la Chair de l’UNESCO à La Réunion), David Testant (professeur de moring et chef du groupe des moringeurs) et des moringueurs, Ludovic Patchapin (combattant, musicien, acrobate et danseur), Johan Poleya (combattant, musicien, acrobate et danseur), Mansour Ali Hodji (percussionniste professionnel de tambours africains et réunionnais), Pierre Stéphane Bazan (responsable de l’exposition) et Eddy Jean-Éric Clain (responsable de la projection) était invitée à valoriser le moringue : de sa naissance à son oubli, puis à sa renaissance, de sa pratique d’hier à celle d’aujourd’hui. Ces experts de la discipline ont été les ambassadeurs de cet art.


Le danmyé : un art martial martiniquais

“Jean-Louis André, professeur d’EPS, met en pratique une expérience pédagogique, issue de trois universités d’été, et enseigne le danmyé scolaire au lycée du Lorrain. L’historique explique les sources, les influences, les périodes d’interdiction et la renaissance du danmyé. C’est un combat où les lutteurs dialoguent avec le tambour et montrent plus les coups qu’ils ne les portent.

J. -L. A. : « Premier art martial martiniquais, le danmyé, ou ladja, est né du choc, de la rencontre de deux mondes. Les esclaves venus du Sénégal et d’ailleurs, transitant par l’île de Gorée, ont créé un art de combat inspiré de la cérémonie initiatique, le "n’golo", cérémonie qui symbolisait le passage du monde de l’adolescence au monde adulte et qui consistait en un affrontement sous forme de lutte. La principale source d’inspiration est sans conteste le “lamb” (lutte sénégalaise).
 Ces combats de "majors" continuèrent cependant au cours des fêtes patronales ou au cours de combats "arrêtés". Cependant, après la départementalisation en 1948, des décrets municipaux interdisent la pratique du danmyé.

 La montée en puissance des groupes folkloriques durant les années 60, avec notamment le ballet martiniquais, remet au goût du jour ce sport de combat, au cours de joutes "chorégraphiées".
 Avec les années 70 et l’émergence des mouvements indépendantistes, le phénomène prend de l’ampleur, au point de devenir de plus en plus concret 30 ans après. De nos jours, des associations culturelles comme l’AM4 travaillent pour réactualiser les connaissances autour de cette activité. Par ailleurs, Sully Cally, en association avec Mme Jacqueline Rosemain, a effectué de nombreuses recherches sur cet art martial.
 (…) ».

Source : http://www-peda.ac-martinique.fr/culture/theme/mu-den.htm


Remerciements…

… au Conseil général.
Le Comité réunionnais de moringue et la Ville de Sainte-Suzanne.


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