Culture et identité

Des artistes réunionnais rendent hommage aux combattants de la liberté

Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’eclavage et des abolitions

Céline Tabou / 14 mai 2010

À l’occasion de la Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’eclavage et des abolitions, des artistes réunionnais sont intervenus pour honnorer les esclaves. Des hommes et femmes qui se sont battus pour l’abolition de l’esclavage.
Trois personnes ont accepté de publier dans les colonnes de “Témoignages” leurs textes commémorant la traite négrière. Abbas Mula, conteur, Céline Huet de l’Union pour la défense de l’identité réunionnaise (UDIR), Bellinda Justine, chanteuse autodidacte.

• Céline Huet, poète
Auteure, et membre de l’UDIR, elle publie de nombreux poèmes dans les recueils collectifs de l’UDIR (Créolie, 11e-femme). Certaines de ses oeuvres "Maloya pour la mer", "Lansiv", "Talèr va dit" et "Kisa la di" pour “Témoignages” oscillent entre lutte, solitude et désir de liberté.
Retrouvez "Kisa la di" :

"Kisa la di la fine férmé
doulèr dann mon kèr maronèr
lékorse do boi samèm mon po
ou déshir ou aspèr m’i plèr

Kisa la di la fine doné
mon kèr kan m’i krash mon doulèr
mon po i sègne i ségne do lo
dann siraz touf pa mon lardèr

Kisa la di arèt kozé
kréol na poin tro la valèr
dann mon kèr toute sat m’i tienbo
sa pou fé lèv in Pèp an lèr

Kisa la di lé maléré
dann kréol na rien-k la mizèr
dann noute kozé na poin lo mo
pou ésplik sat na dann noute kèr

Kisa la di nou lé fransé
tanzantan nou lé maronèr
sat m’i koné na sharzèr d-lo
la lang i bate lé kom la mèr"

• Abbas Mulla, conteur
Des histoires racontées par sa grand-mère, Abbas Mulla a souhaité partager son émerveillement pour la « redécouverte de ces "zistoirs lontan" avec mon public à la médiathèque de Saint-Denis", mais au delà de ce public, à tous les Réunionnais ». Abbas Mulla a envoyé à “Témoignages” la Légende du Piton d’Anchain, qui retrace la vie de deux esclaves :
"Anchain et Héva sont les esclaves d’un riche propriétaire de la côte Est. Le couple s’aime depuis le temps où ils étaient libres à Madagascar, mais ici à La Réunion, on les empêche de se fréquenter, le maître a décidé de réserver pour lui la belle Héva. À chaque fois que le maître vient voir Héva, Anchain, le fort et courageux noir, pleure de rage et de désespoir. Mais après chaque visite, Héva lui renouvelle son amour.
Un matin, Anchain lui chuchote à l’oreille “Héva mon amour, sauvons-nous. J’ai dérobé quelques objets et des denrées à cultiver. Nous irons dans les montagnes là-bas à Salazie”. Après une longue course à travers la forêt vierge, ils arrivent au pied d’un piton qui semble inaccessible, mais qui donne un excellent point de vue sur les alentours. De plus, il est recouvert d’une végétation dense qui les mettra à l’abri des regards. À l’aide de son sabre à canne, Anchain trace un sentier vers le piton. Arrivés au sommet, ravi, Anchain dit à Héva « Regarde ! Des ruisseaux d’eau fraîche coulent sur les flancs de notre piton ! Et là, il y a un plateau où nous pourrons habiter et cultiver ». C’est ainsi qu’ils décident de s’installer au sommet de ce piton.
Anchain construit une vaste demeure et défriche un espace pour y planter du riz, du maïs, des patates douces et du manioc. Héva se charge du potager et lui part chasser dans la forêt dense ou pêcher à la Mare à poule d’eau. Il lui arrive de s’absenter pendant plusieurs jours, tandis que sa bien aimée prie le ciel de le protéger. Il ramène un cabri sauvage, des tangues ou de délicieux collets rouges (grandes chauves souris), il pèche aussi de gros poissons d’argent dans les rivières, ou attrape des chevrettes croquantes.
Pendant ce temps, leur maître, très en colère, fait appel à un chasseur de marrons, le terrible Bronchard. « Coupe leur les oreilles et ramène-les moi, je dois leur infliger un châtiment sévère devant tous mes esclaves. Il faut faire un exemple sinon cela pourrait aussi donner des idées à d’autres de s’évader ». Bronchard promet de tout faire pour les retrouver, quitte a ce que cela prenne des années. Mais Anchain a tout fait pour dissimuler leur habitation, et à chaque fois qu’il quitte sa bien aimée pour ses expéditions, il prend mille précautions".

• Bellinda Justine, chanteuse
Fille d’un chanteur de séga, Bellinda Justine aime apprendre, et son apprentissage de l’Histoire de La Réunion, elle le fait seule, car « Je n’ai pas appris l’Histoire de mon île à l’école, et ce n’est pas normal ». Elle va donc se renseigner dans les centres culturels pour écrire ses textes, c’est ce qu’elle appelle "l’école maron", l’école de la rue. Basés sur des faits historiques, elle rend hommage à l’esclavage, aux hommes, mais aussi aux femmes oubliées de l’Histoire. Sa chanson "Soya" retrace la vie d’une esclave qui s’est battue pour sa liberté, retrouvez un extrait de cette chanson :
"Nana in bonpé fam’ maron ke la batay’ kom’ lo zom’, ék le zom’, et kont’ lo zom’
Oubli zamé mon band’ sèr nwar Ke lété gériyé dan’ féi noir
Anpoundiak’ nana dot’ kom’ mwin Suzanne, Raharine, Héva, Marianne Ke la koni lo même destin
Mé oubli pa ke zot somin d’vi la été tracé ék la fin d’mon vi".

Céline Tabou


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