Culture et identité

Des progrès indéniables et encourageants

Françoise Vergès et la Journée nationale des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions — 3 —

Témoignages.re / 7 mai 2011

Voici la fin du discours prononcé mardi par Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, à la conférence de presse sur les 10 ans de la loi reconnaissant l’esclavage comme « crime contre l’humanité » qui s’est tenue au Ministère de l’Outre-mer à Paris.

« Il faut aussi noter que traite et esclavage sont de nouveau des sources d’inspiration pour la création artistique et culturelle. Festivals, spectacles vivants, art contemporain et concerts témoignent du dynamisme des expressions culturelles autour de ce thème. Il faut aussi noter des initiatives comme celle lancée par la MCUR à La Réunion en 2008 pour inscrire le maloya, musique créée par les esclaves et engagés malgaches et mozambicains, sur la liste du Patrimoine immatériel mondial. Le maloya fut inscrit en 2009 sur cette liste.

Dans le monde aussi, ces thèmes connaissent un nouvel essor. Des musées s’ouvrent, des archives sont relues, des patrimoines valorisés.

Chaque année, des villes, des associations, des institutions, des collectivités territoriales, des préfectures organisent des manifestations autour du 10 mai, et ces manifestations prennent des formes très diverses.

Le CPMHE a développé des partenariats avec l’UNESCO, l’INRAP, des musées, les Archives de France, des centres de recherche et le monde associatif. Il souhaite, cette année, renforcer ses liens au niveau européen et international.

Nous avons observé une énergie, un désir de connaître et de transmettre, et pour ceux qui en portent plus directement la mémoire, un désir de traverser une étape, de parvenir à une réconciliation avec soi-même, et donc avec les autres, de dépasser le stigmate de l’esclavage. À ce sujet, je veux citer le travail remarquable du CM98 qui a retranscrit un à un les noms des affranchis sur les registres d’état civil de 1848 des communes de Guadeloupe et de Martinique, créant un mémorial itinérant.

En résumé, un regard qui a changé, une vision plus globale et croisée, une pluridisciplinarité grandissante, des mises en réseaux, une prise en compte plus large et plus partagée.

Le CPMHE n’a constaté aucune agressivité sur ce thème dans la société. De l’incompréhension — pourquoi cela dure-t-il si longtemps ? —, de la curiosité, toujours, mais jamais d’agressivité. Il y a désormais une vraie soif de connaître et de comprendre. Ceux qui s’opposent à ce travail de remémoration et d’histoire sont ceux qui restent esclaves de l’esclavage car, comme l’a écrit Edouard Glissant, « l’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir ».

Auprès du gouvernement, qui nous a témoigné en 2009 sa confiance en renouvelant et en élargissant notre mission, le CPMHE a chaque fois trouvé une oreille attentive. Les ministères concernés se sont chaque fois montrés ouverts à nos demandes. Le Sénat a accueilli depuis 2006 la cérémonie officielle du 10 mai, ce qu’il fera une fois encore cette année. Et l’Assemblée nationale a organisé des manifestations, cette année, elle expose une frise autour de trois grandes dates législatives sur ses grilles, 1794, 1848 et 2001.

Pour les dix ans de la loi donc, et tout au long de l’année, il y aura des colloques, des spectacles vivants, des manifestations de la société civile, des expositions. Le CPMHE a labellisé plusieurs de ces manifestations. Le fait que les dix ans coïncident avec l’Année des Outre-mers contribue à donner à toutes ces manifestations un éclat particulier.

Je ne peux citer toutes ces manifestations, dont vous trouverez la liste sur notre site :

Des colloques :
- Le colloque du 11 au 13 avril à l’île Maurice

- Le colloque du 11 au 13 mai que le CPMHE a co-organisé avec le Musée du quai Branly, colloque international autour du thème de la muséographie de l’esclavage : “Pourquoi et comment l’esclave entre-t-il au musée ?”, avec le soutien de l’Ambassade des États-Unis et de la Colombie ;

- Un colloque en septembre portant sur la Révolution, l’esclavage et le droit ;

Des spectacles vivants :
“Terres de mémoire” le 9 mai au Théâtre Dejazet à Paris
Le festival Margose
À Avignon, en juillet un hommage à Edouard Glissant
L’inauguration en décembre du Mémorial à l’abolition de l’esclavage à Nantes
Et des cérémonies dans plusieurs villes de l’hexagone et des Outre-mers entre le 9 et le 23 mai.

Sans oublier la Journée nationale du 10 mai au Jardin du Luxembourg en présence du chef de l’État et de plusieurs ministres, donnant à cette manifestation un caractère solennel et hautement symbolique.

Les progrès sont indéniables et encourageants. Ils montrent qu’une loi peut contribuer, à la solidarité, à l’unité des citoyens.

Mais je le disais en introduction, la loi nous a confié une mission citoyenne, et si l’effort commun — gouvernement, élus, chercheurs, associatifs, artistes — a conduit à ces progrès, il n’en reste pas moins que notre mission n’est pas terminée.

• Ce qui reste à accomplir :

Dans l’Éducation :
Ce qui est très demandé par les enseignants, c’est une formation à l’enseignement de cette histoire. C’est fondamental.

Dans la recherche :
Multiplier les formes de médiation grand public, mieux rendre accessible le savoir. Nous avions demandé la création d’une Chaire tournante et pluri-disciplinaire sur les traites et les esclavages, je pense que cette proposition mérite d’être étudiée de nouveau ;

Dans la culture :
- Une grande exposition nationale sur les collections de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ;

- Soutenir la valorisation des patrimoines matériels et immatériels : encore des exemples à La Rochelle des difficultés que des projets de valorisation dans les DOM soient pleinement soutenus ;

- Une meilleure formation à l’identification et la valorisation ces patrimoines ;

- La création d’un musée virtuel.

Dans le domaine international, développer des programmes de formation et d’accompagnement à la sauvegarde et la valorisation des patrimoines.

Finalement, le CPMHE souhaite que des ressources soient assignées à la mise en œuvre du projet de Mémorial/Historial des traites et des esclavages, qui s’appuie sur la proposition de 2005 et le rapport Glissant publié en 2007. Un lieu tangible, un lieu citoyen, de recueillement, de ressources, de documentation, de valorisation des patrimoines. Dans son rapport, Glissant constate que :
« La fréquentation historique de l’esclavage ne peut pas se faire sous la seule forme d’un enseignement, celui-ci est pourtant incontournable, mais plutôt d’un éclairage à projeter en commun, des deux côtés d’une même vérité contestée, par des gens qui ont une égale passion à suivre cet éclairage, ou, pour nous en remettre à notre nouveau langage, à frayer cette transversalité ».

Le savoir est un bien commun et, en tant que tel, il doit être accessible au plus grand nombre. La mémoire est pratique sociale, la pratique mémorielle s’ouvre à l’innovation, elle devient alors « mémoire du futur ». Un tel lieu s’ouvre à l’innovation et contribue à une citoyenneté qui repose sur une conception de « l’universel riche de tous les particuliers », pour conclure avec des mots d’Aimé Césaire. »

(Fin)

Françoise Vergès


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