Culture et identité

Edgar Morin : « l’universalité de la négritude et l’universalité dans la négritude »

Regards

Témoignages.re / 6 avril 2011

Dans "Aimé Césaire pour toujours" (1), Edgar Morin, compagnon de lutte d’exception, a tenu à rendre un vibrant hommage à son ami hors normes. Voici son texte (2) :

« Césaire est pour moi un grand esprit de la seconde moitié du XXème siècle, avec Mandela, le Dalaï Lama, Octavio Paz. Je remarque qu’aucun n’est Européen.

L’histoire européenne fut l’histoire de la domination la plus durable et d’une des plus cruelles de l’Histoire, avec la destruction des grandes civilisations amérindiennes, l’esclavage, la colonisation. Cependant, il est à remarquer qu’au sein de cette Europe arrogante et impitoyable apparaît dès le XVIème siècle un foyer d’autocritique et d’universalisme. Montaigne, dans son chapitre sur les cannibales, affirme que les conquérants sont plus barbares que ceux qu’ils ont conquis. Ceux-ci mangent leurs ennemis morts, dit-il, mais, ce faisant, ils ne les font pas souffrir, alors que nous torturons et supplicions ceux qui nous résistent. De ce foyer initié par Montaigne s’est développée une pensée universaliste, celle de Montesquieu, qui affirme clairement choisir ce qui est utile à l’humanité plutôt que ce qui est utile à sa patrie, celle des philosophes des Lumières, celle qui conduit à rédiger la Déclaration des droits de l’Homme, puis celle dont sont faits les internationalismes socialistes. Certes, cet universalisme est longtemps limité, refusé à ceux que les Européens considèrent comme arriérés, irrationnels. Il est souvent abstrait, mais sa source vive est potentiellement œcuménique.

C’est à cette source que Césaire a puisé pour affirmer l’universalité de la négritude et l’universalité dans la négritude. L’affirmation de la négritude dans la conception césairienne est en elle-même l’affirmation de l’authentique universalité. Elle donne à l’universalité sa concrétude. La négritude n’est pas seulement d’Afrique, elle est aussi planétaire : des descendants d’esclaves des deux Amériques aux noirs immigrés en Europe.
Césaire parle aussi pour tous ceux, mulâtres ou métis, qui, dans le monde blanc, sont perçus comme noirs, dont Obama lui-même. Césaire affirme la vertu universelle et la dignité de cette part d’humanité encore déniée et méprisée, y compris incluse dans le métissage. À sa façon universaliste, il exprime le black is beautiful, et moi, blanc, j’apprécie sa boutade : « la viande blanche me fait vomir ». Il faut cette césairienne pour que l’humanité puisse accoucher d’elle-même.

La négritude s’oppose-t-elle à la créolité de mon autre grand ami admiré Edouard Glissant ?
Je dis qu’elles se complètent. La négritude comporte la réhabilitation de la part nègre des créoles et métissés. La négritude est la composante à réhabiliter de la créolité. L’affirmation césairienne de négritude est donc prioritaire, mais elle doit être suivie par l’affirmation glissantienne, à travers la créolité, de la vertu universelle du métissage pour l’humanité de l’ère planétaire.

Haïti a valeur de symbole fondateur et d’émancipation. C’est la première affirmation d’indépendance d’un peuple nègre, c’est la première victoire (même temporaire) après des siècles, voire millénaires, de défaites. C’est la première affirmation du droit à la nation.

Communiste, Césaire le fut pour l’universalisme émancipateur de la troisième internationale. Mais il ne fit jamais partie des intellectuels staliniens enrégimentés. Alors qu’André Breton, ouvertement anti-stalinien, était injurié et calomnié par les staliniens, Césaire demeura son ostensible ami.
Leur lien ne fut pas simplement de poète à poète. Il fut de surréaliste à surréaliste. Le surréalisme signifie non seulement qu’il faut reconnaître la part de poésie que comporte le réel, il signifie aussi que la poésie est plus que luxe de littérature, elle est à vivre. Vivre poétiquement, c’est vivre dans la communion, l’amour, la fraternité. La vraie vie n’est vie que quand elle est poésie, et le communisme de Césaire comprenait la volonté de permettre à tous ceux qu’on opprime ou veut réduire à la prose d’exprimer en eux, par eux, la qualité poétique de la vie.
Le communisme de Césaire portait toute cette richesse, antinomique au stalinisme, et c’est son éloignement de la France métropolitaine qui lui permit en député-maire de se consacrer à son communisme à lui, issu de l’aspiration historique formulée au XIXème siècle par Marx, Proudhon, Bakounine.
Ce fut la répression, par l’armée dite soviétique, des Soviets ouvriers de Budapest, en 1956, qui déchira le voile. Ce pseudo communisme là ne pouvait définitivement plus être considéré principalement comme une aide à l’émancipation des peuples coloniaux, il portait en lui l’oppression et le mensonge. Je suis heureux d’avoir dénoncé ce pseudo communisme dans le même numéro de "France Observateur", où Césaire signifiait sa rupture. »

Né à Paris en1921, Edgar Morin est philosophe et anthropo-sociologue. Directeur de recherche émérite au CNRS. Docteur honoris causa de plus de 24 universités. Edgar Morin a obtenu de nombreuses et importantes distinctions dans plusieurs pays. En France, il est notamment commandeur de la Légion d’honneur et commandeur des Arts et des Lettres. Edgar Morin est l’un des plus importants penseurs de ces dernières années.

(1) "Aimé Césaire pour toujours", sous la Direction de Patrick Singaïny, Ed. Orphie, Paris, mars 2011
(2) p 27 à 29.


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