Culture et identité

Eugène Rousse : « une grande victoire de la démocratie »

40ème anniversaire de l’élection de la municipalité démocratique au Port avec Paul Vergès

Témoignages.re / 7 mars 2011

Dans son édition de samedi dernier, "Témoignages" a publié un bref compte-rendu de la célébration — la veille au Port — d’un événement qui a marqué l’Histoire de La Réunion : l’élection, le 21 mars 1971, de la liste d’union démocratique conduite par Paul Vergès lors des municipales dans la cité maritime. Comme promis, nous allons revenir dans les prochains jours sur cette célébration en publiant les interventions de la dizaine de témoins qui ont tiré divers enseignements de cet événement historique. Nous commençons aujourd’hui par le témoignage d’Eugène Rousse. Ce chroniqueur de l’histoire de la ville du Port et ancien conseiller municipal (1971–2008) nous rappelle ce qui s’est passé lors de cette journée qu’il a qualifiée d’« inoubliable ». Les inter-titres sont de "Témoignages".

Le 21 mars 1971 est la date du second tour des élections municipales organisées dans toutes les communes de l’île ; au 1er tour, le 14 mars au Port, le maire sortant André Gontier est mis en ballottage, sa liste étant devancée par celle de Paul Vergès de 117 voix ; la liste conduite par Lucet Langenier ayant obtenu pour sa part 225 voix.
L’issue du second tour paraît donc incertaine. Et la campagne de l’entre-deux tours sera d’une exceptionnelle intensité. Elle est menée avec une rare violence par tous les hommes politiques de la droite locale qui apportent leur soutien au candidat “indépendant” Gontier.
Michel Debré, qui occupe à cette époque le poste de ministre des Armées, n’éprouve aucune gêne à se servir du service public de l’ORTF pour venir au secours de Gontier.

Le rôle des médias

De son côté, le préfet Paul Cousseran, qui avait déjà appelé à la constitution d’une seule liste de droite face « à la liste communiste dans chaque commune du département », éprouve le besoin d’user — j’allais dire “abuser” — de son autorité pour que Gontier conserve son fauteuil de maire. Les gros industriels eux aussi se mobilisent afin d’assurer le succès de Gontier.
Quant aux médias — y compris l’ORTF, service public auquel Paul Vergès n’a arbitrairement pas accès —, ils mettront tout en œuvre pour qu’au Port la liste d’union démocratique de Paul Vergès soit battue.
Sur le terrain, entre les deux tours, des tracts orduriers sont semés dans toute la Ville du Port. Les auteurs de ces tracts prennent principalement pour cible « Bolon le Congolais » et Vergès « l’agent de Moscou ». En outre, on note la présence quasi-permanente dans la cité maritime de meneurs venus de différents points de l’île clamer leur volonté de barrer l’accès de Paul Vergès à la mairie.

Tracts provocateurs

Voyons maintenant comment s’est déroulé le scrutin du 21 mars.
Tôt dans la matinée des tracts provocateurs mettant gravement en cause Paul Vergès sont répandus dans les rues de la ville.
Contrairement à l’habitude, on ne note la présence d’aucun CRS aux abords des bureaux de vote. Sous les ordres du lieutenant Gaston Carrasco, ils sont pourtant 25 au commissariat de police, situé à l’époque dans l’enceinte portuaire, à moins de 150 mètres de la mairie.
La consigne du commissaire de police Alfred Léoville est d’une extrême fermeté : sans instruction de sa part, aucun CRS ne doit quitter le commissariat pendant la journée du 21 mars. Le commissaire prend l’initiative de confier le service d’ordre aux policiers du Port en lieu et place des CRS et gendarmes.
Une telle initiative semble irriter le préfet Paul Cousseran, qui en fin de matinée somme le commissaire de relever de son poste l’inspecteur de police portois Max Piterboth, prétextant que la seule présence de ce fonctionnaire à proximité des bureaux de vote est de nature à influencer les électeurs. Comme lors des municipales du 25 mars 1962, Max Piterboth est invité à s’enfermer à son domicile.

Tentative de fraude

La mesure arbitraire qui frappe le policier, dont la droite locale se méfie, n’empêche pas le scrutin de se dérouler dans le calme. Cependant, peu avant midi, on note une certaine tension dans les bureaux à la suite de la tentative d’une meneuse de Gontier d’introduire dans l’urne du 5ème bureau 5 enveloppes contenant toutes le bulletin Gontier.
Les mandataires de la liste Vergès sont alors fondés à se poser la question de savoir comment une électrice — qui sera blanchie plus tard par la Justice — a pu détenir un matériel placé normalement sous haute surveillance et s’il s’agit d’une tentative isolée. Ces mandataires sont alors invités à redoubler de vigilance au cours de l’après-midi, qui ne sera marqué par aucun incident.

Les précautions du commissaire Léoville

À la fermeture des bureaux de vote, les opérations de dépouillement se déroulent normalement grâce à l’aménagement par le commissaire Alfred Léoville d’un « périmètre de sécurité » à proximité des deux centres de vote du Port : école de la rue Sadi Carnot et mairie. Pressentant la préparation d’un mauvais coup à la faveur de la tombée de la nuit, le commissaire se charge personnellement de la surveillance des abords de la mairie.
Il n’est à vrai dire pas très surpris de voir peu après 18 heures des barbouzes (anciens fonctionnaires de la CRS) se diriger vers lui pour lui faire part de leur intention de pénétrer dans la mairie afin de « donner un coup de main ». Ils ajoutent qu’ils sont « envoyés par la Préfecture » et qu’ils ont « tout ce qu’il faut » pour mener à bien leur « mission ».
D’un ton ferme, le commissaire leur demande de quitter immédiatement les lieux et il ordonne au lieutenant Carrasco de les faire escorter par les CRS jusqu’à la sortie de la ville. Après le départ des barbouzes, le commissaire fait procéder à l’évacuation des rues de la Douane et de Saint-Paul occupées par des groupes d’individus prêts à aller à l’assaut des bureaux de vote de la mairie.

Une explosion de joie

Les conditions sont alors réunies pour que la fin du scrutin ne soit pas marquée par les fraudes et les violences habituelles.
Et c’est évidemment une explosion de joie qui salue les résultats proclamés du balcon de la mairie peu avant 20 heures. Résultat qu’il est bon de rappeler. Inscrits : 8.112. Votants : 6.148. Exprimés : 6.100. Liste Vergès : 3.172 voix ; liste Gontier : 2.836 voix ; liste Langenier : 92 voix.
Fait à souligner : les manifestations de liesse populaire qui se dérouleront dans tous les quartiers du Port au cours de la nuit du 21 au 22 mars ne donnent lieu à aucun incident. La démonstration est ainsi faite que dès l’instant où l’électeur peut exercer librement son droit de vote et que le verdict des urnes est respecté par tous, il est parfaitement inutile de mobiliser à l’occasion d’un scrutin des dizaines de CRS, gendarmes ou légionnaires, dont la seule présence en tenue de combat peut être considérée par la population comme une provocation. C’est pourquoi cette élection du 21 mars 1971 est une grande victoire de la démocratie au Port.


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