Culture et identité

« Fé respèk nout droi »

Manifestation devant la Région

Geoffroy Géraud-Legros / 1er juillet 2011

Une cinquantaine de manifestants se sont retrouvés hier face à la pyramide inversée. Ils dénonçaient les nouvelles attaques du président de la Région contre la langue créole, et ont remis une pétition à la direction de l’institution.

Les manifestants reçus… pour rien

Après un premier refus, le président de la Région a finalement accepté de recevoir une délégation des manifestants, composée de Carpanin Marimoutou, Jean-François Sam-Long, Aurélie Fillain, et Laurita Alendroit. Didier Robert s’étant éclipsé, les acteurs culturels se sont retrouvés face à Jean-François Sita, vice-président chargé de la Culture, et à Valérie Bénard, chargé de la Lutte contre l’illettrisme. Deux élus de l’opposition, Mmes Monique Orphé (PS) et Aline Murin-Hoarau (Alliance) ont aussi assisté à cet entretien, au terme duquel aucune avancée n’a été enregistrée.
Jean-François Sam-Long a fait part de son profond mécontentement, reprochant en outre à la Région son défaut total d’intérêt envers la littérature créole. « Venez me voir, vous aurez des subventions », a répondu en substance M. Sita à l’assistance interloquée. Réponse identique aux propos de Carpanin Marimoutou, qui rappelait la campagne « poujadiste » menée contre la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR).

Culture et arrosage

« Nous soutenons la culture, puisque nous donnons de l’argent à des associations », a rétorqué le vice-président à la Culture, qui confond visiblement culture et arrosage… Les membres de la délégation ont donné lecture des pétitions. À l’issue de cette présentation des revendications et des perspectives de Lantant pou fé respèk nout droi, Laurita Alendroit, militante culturelle, a demandé que le président de la région présente des « excuses publiques ». Une demande qui n’a visiblement pas semblé du goût de Mme Orphé, qui s’est levé et a quitté la réunion. M. Sita a rappelé pour sa part « qu’il n’était pas président de Région ». À bon entendeur…

Geoffroy Géraud-Legros


Jean-François Sam-Long : « Les passéistes, ce sont ceux qui se raccrochent à une idée folklorisante de la culture réunionnaise »

En tête de la manifestation, l’écrivain Jean-François Sam-Long a accordé un entretien à “Témoignages”.

« Nous sommes venus porter la pétition », explique l’écrivain. « Je dois dire que je ne comprends pas pourquoi M. Robert attaque de cette manière la langue et la culture réunionnaises, ni pourquoi il attaque ainsi le CAPES créole. Nous sommes bilingues, pourquoi ne pas donner aux enfants réunionnais tous les instruments et toutes les chances de maîtriser cette richesse ? ».

Anticiper le désordre social

« La question est d’ordre social : lorsque ces enfants illettrés vont arriver sur le marché du travail, que va-t-on proposer concrètement à ces demandeurs d’emploi qui ne sauront ni lire ni écrire ? C’est un désordre social majeur qui est à venir ; il faut l’anticiper. Cela passe d’abord par un travail de fond. Au-delà, il y a une question symbolique : le créole est une langue vivante, partagée par plus de 85% de la population réunionnaise, forgée au cours des siècles. Elle est porteuse d’une richesse incroyable, et tout d’abord, dans la littérature. Le créole écrit remonte au 19ème siècle, avec les fables créoles de Louis Héry. On n’a pas cessé d’écrire en créole. C’est une langue porteuse de richesse, de fierté. On ne peut accepter que cela soit remis en cause. La reconnaissance de la langue et de la culture, c’est un combat qu’on mène depuis 30 ans. Pendant 10 ans, j’ai moi-même été chargé de mission LCR (langue et culture régionale) auprès du rectorat. J’ai travaillé avec les parents, les professeurs, les chefs d’établissement et les professeurs certifiés de créole, qui sont là devant la Région aujourd’hui. Et j’affirme que les jeunes étaient fiers d’avoir des enseignants certifiés dans leur langue ».

L’enseignement en créole, une fierté

« De surcroît, j’ai été le premier à faire passer le baccalauréat en créole au lycée Stella Matutina. En face de moi, j’ai eu des jeunes Réunionnais et Réunionnaises, fier-es de pouvoir s’exprimer en créole dans une circonstance telle que le baccalauréat. Au-delà de cela, le créole a permis à ces jeunes d’aller vers leurs parents, leurs grands-parents, pour retrouver La rénion lontan. Le créole est une passerelle. Nous avons la possibilité de créer un partenariat entre le ministère de l’Éducation nationale et la Région, comme cela s’est fait en Martinique.
C’est une question d’avenir. Je fais le souhait que M. Robert nous écoute. La langue est le fondement de la construction identitaire ».
Que pense Jean-François Sam-Long de l’amoncellement des déclarations hostiles au créole (du créole « caca » de Jacqueline Farreyrol aux sorties de M. Robert lors de l’émission de France-Inter) ? Pour l’écrivain, ces postures ont plusieurs origines : elles s’enracinent dans l’histoire des décennies 1960-1970, marquées par « l’assimilation. Il était interdit de parler créole sur la place publique, et à l’école. Le Réunionnais était soumis à de nombreux interdits, partiellement au cours des années 1980, dans le cadre de la décentralisation. Ce fut un bon en avant indéniable. Avec les déclarations de certains hommes et femmes politiques, on a fait quatre bonds en arrière. C’est intolérable et inadmissible »
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À propos de la distinction entre culture et folklore, ravivée par l’initiative de Christophe David et de Bernadette Ladauge, l’écrivain regrette que « Mme Ladauge se dénigre elle-même, si ce qu’elle fait avec sa troupe et avec ses danseurs et danseuses n’est pour elle que du folklore. Ou alors elle parle par ignorance. Je l’ai déjà dit et tout le monde peut le constater : nous avons une belle littérature en langue créole, qui remonte au XIXème siècle. Aujourd’hui, on a de grands écrivains et de grands poètes qui écrivent en langue créole. Ce n’est pas du folklore ! Ce sont des poèmes, textes, nouvelles, beaucoup de théâtre en langue créole, porteurs de messages pour la population, d’une fierté.
Je ne peux pas comprendre qu’on se dénigre soi-même, qu’on se rabaisse volontairement à l’assimilation culturelle française. C’est d’autant plus faux et passéiste que même la France ne dit plus cela. Si elle reconnaît une langue officielle, le français, elle reconnaît aussi les langues régionales, et encourage la diversité linguistique et culturelle, interpellant de surcroît l’Outremer dans ce domaine. C’est d’autant plus incompréhensible que cette année est l’Année des outre-mer, en France métropolitaine. Nous ne sommes pas les passéistes. Les passéistes sont ceux qui se raccrochent à une idée folklorisante de la culture réunionnaise »
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