Culture et identité

Françoise Vergès : « La traite négrière et l’esclavage appartiennent à l’histoire de France »

Dans "l’Humanité" du 10 mai dernier

Témoignages.re / 15 mai 2012

Présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, Françoise Vergès revient sur les progrès accomplis depuis le vote de la loi Taubira en 2001. Elle appelle à cesser de considérer le passé colonial français «  comme une histoire d’étrangers  ». Une interview réalisée par Rosa Moussaoui, publiée dans "l’Humanité" du 10 mai.

Le 10 mai est la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition depuis 2006. Quelle signification revêt cette commémoration ?

Françoise Vergès. Cette journée sert d’abord à rappeler que la traite négrière et l’esclavage ont existé pendant des siècles en France. La société française demeure encore assez indifférente, au fond, à cette histoire qui est la sienne. Des initiatives, des cérémonies sont organisées dans tout le pays, avec une forte mobilisation associative et institutionnelle.

Quels progrès ont été accomplis depuis le vote de la loi Taubira en termes de reconnaissance de cette séquence de l’histoire coloniale ?

- Cette histoire est désormais intégrée aux programmes scolaires, même si demeure un problème de formation des enseignants. Une approche moralisante domine encore. Elle ne permet pas de comprendre comment et pourquoi la traite négrière et l’esclavage se sont perpétués pendant plusieurs siècles. La difficulté à enseigner cette histoire n’est pas sans rapport, je crois, avec la disparition de l’histoire du travail, de l’histoire de la classe ouvrière, dans les enseignements scolaires. Dans le domaine de la recherche, de nets progrès ont été accomplis. De nombreuses thèses sont soutenues chaque année, avec un élargissement des thématiques abordées. Il existe par exemple un regain d’intérêt pour le droit. On connaît bien sûr le Code noir, mais en réalité, des centaines de textes ont codifié l’esclavage, ils sont aujourd’hui revisités par de jeunes chercheurs. Dans le champ culturel aussi, des avancées sont à relever. Citons, par exemple, l’inauguration, à Nantes, du mémorial dédié à l’abolition. Moi-même, je m’investis actuellement dans le programme “ L’Esclave au Louvre ”, qui permet d’aller sur les traces d’esclaves invisibles dans ce musée dont les collections se terminent en 1848, année de l’abolition. Cette histoire, cette mémoire suscitent beaucoup d’intérêt. Mais du côté de la caste universitaire, médiatique et politique, les résistances restent fortes.

Cette journée voit chaque année se déployer une multitude d’initiatives citoyennes. Cet engagement de la société civile ne tranche-t-il pas avec un certain retrait de l’État dans ces commémorations ?

- La société française est peut-être en avance sur des responsables politiques qui ont tendance à adopter, sur ce sujet, un discours abstrait, moral. Ceci dit, malgré cette appropriation citoyenne, nombreux sont les Français qui ignorent toujours tout de cette histoire et même des formes contemporaines de servitude et d’esclavage. Un travail immense reste à faire. Quant à la cérémonie officielle prévue par un décret, elle repose chaque année sur le Comité pour la mémoire de l’esclavage, dépourvu de moyens et animé par des personnalités bénévoles.

Nicolas Sarkozy a instrumentalisé pendant cinq ans la mémoire coloniale à des fins politiques. Comment sortir de cette sombre parenthèse ?

- Cette instrumentalisation, cette manipulation du passé colonial visent à faire croire aux Français qu’ils appartiennent à une société étanche, menacée par des étrangers. C’est de l’ordre du mensonge. Le passé colonial est presque considéré, en France, comme une histoire d’étrangers. Ce serait l’histoire des Algériens, des Kanak, des Antillais. Non ! C’est bel et bien l’histoire de la France ! Il faut rompre avec la gestion coloniale de ces mémoires. La longue histoire de la colonisation française, du XVIème siècle à la fin du XXème siècle, avec la fin de «  l’empire colonial  », a jeté sur le sol de la République, à travers le monde, des bagnards, des esclaves, des colons, des engagés, des migrants, qui ont rejoint des peuples autochtones. Il existe dans la société française une incroyable pluralité. La France ne saurait donc être réduite à sa dimension hexagonale, blanche et chrétienne. Personne ne va partir, personne ne sera chassé. Ces gens sont là et toutes leurs histoires constituent l’histoire de la France. Toutes ces mémoires doivent être croisées, partagées pour interroger ce récit national qui exclut tant de Français.

Ce travail de mémoire sur la colonisation peut-il aider la France à s’assumer comme nation à la fois unie et plurielle ?

- J’en suis convaincue. Il ne s’agit pas d’accuser les uns ou les autres : l’histoire n’est pas un tribunal. Mais les choses doivent être dites. Nous vivons ensemble, nous devons passer à une nouvelle étape, celle d’une France plurielle. Par la connaissance de cette histoire coloniale, des Français cesseront de percevoir d’autres Français comme des étrangers.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui



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  • Harkis : Les camps de la honte, devoir de mémoire

    hocine le combat d’une vie par croaclub

    lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news

    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.

    Sur radio-alpes.net - Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) - Ecoutez : Hocine Louanchi joint au téléphone...émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

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