Culture et identité

Françoise Vergès : « Quelle est notre responsabilité longtemps après ce crime contre l’humanité ? »

À la Semaine commémorative de l’esclavage organisée par les Nations unies

Témoignages.re / 27 mars 2013

Dans le cadre de la célébration de la Semaine commémorative de l’esclavage organisée par les Nations unies à New York du 18 au 25 mars, la chercheuse réunionnaise Françoise Vergès a participé à plusieurs actions (voir "Témoignages" de samedi et lundi derniers). Nous publions ci-après de larges extraits du discours qu’elle a prononcé lors du grand concert vendredi soir avec Steel Pulse, les Ballets nationaux du Cameroun et d’autres artistes dans la salle de l’Assemblée générale de l’ONU en présence du Secrétaire général Ban Ki-moon et des ambassadeurs et autres personnalités.

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« Je suis très honorée de l’occasion qui m’a été donnée de prendre part aux commémorations de cette année par la Communauté Caraïbes, l’Union africaine, l’Organisation internationale de la Francophonie, la Mission permanente des États-Unis aux Nations unies et le Département d’information publique des Nations unies. Je souhaite vous faire une brève présentation en tant que Chargée de mission pour le Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage de Nantes et comme Présidente entre 2008 et 2012 du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage.

Nous honorons ici les victimes de l’esclavage et de la traite négrière. Nous célébrons l’émancipation de millions de femmes et d’hommes qui furent capturés, arrachés à leur terre, jetés dans les cales de bateaux et vendus comme esclaves dans les colonies des Amériques, des Caraïbes et de l’océan Indien.

Nous devons garder leur souvenir

Ils furent les victimes de la plus grande migration forcée de l’Histoire, de l’organisation à l’échelle mondiale d’une main-d’œuvre racialisée et genrée pour produire du sucre, du tabac, du café, du coton… Villes et industries se sont enrichies de leur travail.

Leur peine, leur chagrin, leur douleur sont à jamais avec nous, mais aussi leur courage, leur désir de survivre et leur combat pour résister au processus qui voulait les transformer en objets de propriété.

Nous devons garder leur souvenir, car pendant si longtemps, leur histoire fut ignorée. Pendant si longtemps, on nous a répondu, et j’emprunte les mots du Prix Nobel Derek Walcott : « Where are your monuments, your battles, martyrs ? Where is your tribal memory ? Sirs, in that gray vault. The sea. The sea has locked them up. The sea is History ».

Ils affirmèrent leur humanité dans un monde inhumain

Nous devons garder leur souvenir, car ils nous ont légué les mémoires de leurs vies pour que nous puissions retracer leur histoire.

Nous devons garder leur souvenir, car ils ne renoncèrent jamais, ils ne courbèrent jamais, ils ne cédèrent jamais à un système qui fabriquait des personnes jetables, des vies qui ne comptaient pas, vies invisibles, anonymes, mais vies qui ont construit le monde.

Nous devons garder leur souvenir, car ils refusèrent d’être seulement des victimes et affirmèrent leur humanité dans un monde inhumain.

Notre responsabilité

Quelle est notre responsabilité aujourd’hui ?

Nous devons agir pour préserver leurs héritages.

Nous devons agir pour que soit reconnu ce fait : que les quatre siècles d’esclavage colonial ont constitué un moment central dans l’histoire de l’humanité. Ils jettent toujours une ombre sur notre temps.

Nous devons agir pour que soit reconnu que tant de femmes et d’hommes réduits en esclavage sont morts pour que l’universalité des droits humains soit réelle. C’est leur legs.

Nous devons agir pour l’égalité, la dignité de tous, et la fin de toutes les formes d’esclavage. C’est leur legs.

Nous devons agir pour construire des mémoriaux et des monuments. C’est leur legs.

« Agis pour que cela ne se reproduise plus »

Nous, êtres humains, nous avons besoin d’observer des rituels de deuil et de souvenir, pour honorer nos morts et leur dire que nous les aimons et chérissons leur mémoire.

Tant de personnes réduites en esclavage sont mortes sans sépulture, sans tombe où nous pouvons aller nous recueillir. Dans mon pays, l’île de La Réunion, nous ne savons pas où est enterrée chacune des 250.000 personnes qui y furent réduites en esclavage.

C’est pourquoi nous avons besoin de mémoriaux. À Nantes, le maire aujourd’hui Premier ministre de la France, M. Jean-Marc Ayrault, a voulu qu’un mémorial soit construit dans sa ville qui fut le plus important port négrier de France.

Ouvert en 2012, le Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage, le plus grand du monde dédié aux luttes contre l’esclavage, porte deux messages : « Souviens toi » et « Agis pour que cela ne se reproduise plus ».

Des questions difficiles

Nous avons besoin de mémoriaux pour honorer les victimes et leur souffrance, reconnaître qu’un crime a été commis et inviter à l’action civique.

Des mémoriaux dont l’architecture de l’empathie vise à abolir la distance entre les victimes et les publics.

Une architecture de l’empathie qui vise à la réflexion et incite à se recueillir et à agir.

Une architecture de l’empathie qui encourage à se poser des questions difficiles : Qu’est-ce qui a permis le consentement au crime ? Quelle est notre responsabilité longtemps après le crime ?

L’importance du mémorial de l’ONU

C’est pourquoi tant d’entre nous attendent avec impatience la construction du Mémorial Permanent en Souvenir des Victimes de l’Esclavage et de la Traite transatlantique , ici au siège de l’ONU à New York.

Avec ce Mémorial, la communauté internationale reconnaîtra l’importance du crime et de ses héritages.

Avec ce Mémorial, la communauté internationale reconnaîtra les contributions pour les droits humains des millions de femmes et d’hommes réduits en esclavage. »

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