Culture et identité

Françoise Vergès : « Quelles sont les traces de ce passé dans les inégalités, les discriminations, le racisme ? »

"2011 : l’Année d’Élie, un combattant réunionnais de la Liberté"

Témoignages.re / 28 janvier 2011

Dans le cadre de la série d’articles que "Témoignages" veut consacrer chaque semaine (le vendredi), durant toute l’année 2011, à la célébration de "l’Année d’Élie, un combattant réunionnais de la Liberté", nous avons posé deux questions à Françoise Vergès à ce sujet. Les inter-titres sont de "Témoignages".

Françoise Vergès, en tant que présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CPMHE), comment voyez-vous la célébration par les Réunionnais du 200ème anniversaire de la révolte des esclaves à Saint-Leu dans le cadre de "2011, l’Année d’Élie, un combattant réunionnais de la liberté", sous l’égide de la Chaire UNESCO de l’Université de La Réunion ?

- Cette célébration s’inscrit dans la réappropriation par les Réunionnais de leur propre histoire, une histoire longtemps méprisée et niée.
Je souhaiterais qu’elle s’inscrive aussi dans le cadre des dix ans de la loi du 21 mai 2001, connue sous le nom de Loi Taubira, qui reconnaissait la traite négrière et l’esclavage « crime contre l’humanité ». Le CPMHE veut, à cette occasion, mesurer le chemin parcouru et ce qu’il reste à faire.
De nombreuses manifestations se préparent, des colloques sur comment enseigner l’esclavage, sur les patrimoines, sur la muséographie de l’esclavage, sur le droit et l’esclavage, ainsi que des manifestations artistiques et culturelles : spectacles vivants, concerts, il y aura aussi des documentaires... Le CPMHE a créé un logo spécial "10 ans de la loi du 21 mai", et plusieurs de ces manifestations ont déjà demandé à être labellisées par le CPMHE.
Nous voulons que cet anniversaire soit l’occasion de rappeler les objectifs de la loi, et qu’elle a, contrairement à ce qui a été dit parfois, soutenu la recherche. Je rappelle que le CPMHE décerne un Prix de thèse accompagné de 7.000 euros. Deux thèses consacrées à La Réunion ont été primées par le passé, celle d’Hubert Gerbeau et celle d’Audrey Caretonuto, une jeune chercheuse brillante qui a démontré dans sa thèse qu’il y a eu de nombreuses révoltes d’esclaves à La Réunion.

Le rôle du PCR dans ce mouvement

À La Réunion, la réappropriation de cette histoire émerge plus fortement dans les années 1960. Notons le rôle du Parti communiste réunionnais dans ce mouvement qui cherche à remettre en cause un récit lénifiant et mensonger sur le passé de notre société. Ces luttes ont mené à la reconnaissance du 20 Décembre (devenu par décret en 1983 jour férié, comme pour les autres dates respectives en Martinique, Guadeloupe et Guyane), à des actions culturelles et artistiques, et à un travail de recherche historique.
La recherche doit continuer, il y a encore beaucoup à découvrir : voyez le livre de Mohammed Aissaoui sur l’esclave Furçy : 27 ans de lutte pour faire reconnaître ses droits ! C’est un des combattants de la liberté réunionnais. Je pense aussi au travail de Gilles Gauvin. La recherche donc, toujours la recherche, mémoires, archives, archéologie...
Ensuite, pour ma part, l’accent doit être mis sur l’éducation civique et citoyenne : que tous connaissent cette histoire. Et que les Réunionnais soient fiers de tous leurs ancêtres. Sans le courage, l’insatiable désir de liberté et de dignité de ces femmes et ces hommes devenus esclaves sur cette île, et qui, par mille gestes, ont résisté à la déshumanisation qui leur été imposée, nous ne serions pas des Réunionnais. Nous n’aurions pas une culture, une langue. Les esclaves furent les premiers sur ce sol à construire cette société : c’est-à-dire que c’est leur travail qui sert de fondement. Bien sûr, il y a les colons, puis plus tard les engagés et les migrants, mais ce sont les centaines de milliers d’esclaves qui ont d’abord bâti cette île.

Tirer des leçons de cette histoire

Je pense que l’éducation citoyenne et civique est centrale. De cette histoire, nous pouvons tirer plusieurs leçons : comment résister à un système écrasant, avoir du courage, courage politique, moral et physique de dire "non" à un système présenté comme "naturel", allant de soi... Rappelons-nous : pour les esclavagistes, l’abolition de l’esclavage allait « ruiner les colonies, affaiblir la France dans le monde »... L’esclavage était « naturel »... À l’époque, soi-disant, « tout le monde pensait comme ça... les esclaves ne savaient pas ce qu’était la liberté »...
En fait, « tout le monde » ne pensait pas comme ça, heureusement ! Il faut saluer le courage de celles et ceux qui refusèrent de croire à ces mensonges. Quand j’entends dire aujourd’hui que “seulement” 6 à 8% d’esclaves se sont révoltés, quand je lis dans l’ouvrage d’un historien local qu’« il n’est pas indécent de faire désormais un peu de lumière sur ceux qui ont exécuté leur tâche par simple esprit d’obéissance ou par amour du travail bien fait… », je m’étonne : 6 à 8%, c’est énorme ! Partout, les résistants n’ont pas constitué la majorité. Et alors ? Et qu’est-ce qu’un « simple esprit d’obéissance » ? Parler de « simple esprit d’obéissance » est problématique : qu’est-ce que “l’obéissance” dans un système de punitions, de menaces quotidiennes ?
Je disais “éducation citoyenne et civique”, car comment faire pour que les actions d’Élie, Furçy et de tant d’autres, hier et aujourd’hui, soient enseignées, valorisées, le plus largement possible ? Aussi, se demander, quelles sont les traces de ce passé dans les inégalités, les discriminations, le racisme ?

La traite des êtres humains aujourd’hui

Pourquoi proposez-vous la transformation par l’État du Ministère de la Marine, un lieu de mémoire historique, en musée de l’esclavage dans les colonies françaises, et ne serait-ce pas un moyen pour le gouvernement de donner un contenu positif à ce qu’il appelle "l’Année des Outre-mer" ?

- Une précision : nous sommes plusieurs à avoir signé un appel en ce sens et je l’ai signé en mon nom, pas comme présidente du CPMHE. Le décret d’abolition définitive du 27 avril 1848 fut signé dans les murs de l’Hôtel de la Marine, de nombreuses décisions de politique coloniale (période esclavagiste et post-esclavagiste) y furent prises. Un passé important donc.
Ensuite, je pense qu’il est temps qu’il y ait un lieu sur les traites et les esclavages à Paris. Il faut bien comprendre pourquoi traite et esclavage ont existé partout ; pourquoi en Europe ils sont organisés alors que la “modernité” s’installe (droits imprescriptibles de la personne, idée du citoyen...) ; pourquoi traite et esclavage colonial durent si longtemps ; comment l’acquiescement à cet ignoble commerce et à cette exploitation la plus brutale a été possible...
Et il faut comprendre quel système permet aujourd’hui, alors que ce sont devenus des crimes au regard de la loi, qu’existent toujours traite des êtres humains et mise en esclavage, pourquoi la “fabrication de personnes jetables”, de personnes mises dans des situations de très grande vulnérabilité, de très grande fragilité existe toujours. Comprendre pourquoi le trafic des êtres humains et la mise en esclavage peuvent coexister avec des technologies très développées, un droit progressiste, un discours humanitaire...
Nous avons encore beaucoup à apprendre de ces siècles passés pour penser notre présent et imaginer l’avenir. Traites et esclavages posent des questions très contemporaines, sur le primat de l’économisme, du discours qui rationalise la pauvreté, l’affaiblissement de l’État.

Investir dans l’éducation

Le projet pour ce bâtiment serait de devenir une vitrine pour les métiers d’art. C’est très louable. Puis, il se dit qu’un musée coûterait cher et l’État n’aurait plus d’argent, que le patrimoine ne doit pas être sacralisé.
Je ne défends pas le patrimoine pour le patrimoine, mais je pense que cette proposition de musée est trop rapidement écartée. Pourquoi penser aussitôt que ce serait un investissement inutile ? Déjà, on peut penser à des formes muséographiques innovantes, à un lieu citoyen, ouvert au débat, aux échanges, à un lieu vivant. Cette idée que le musée est nécessairement un endroit mort, coûteux et ennuyeux est une idée totalement dépassée. Il y a des musées très innovants dans le monde, très vivants et qui, économiquement, sont des lieux “rentables”. Investir dans l’éducation est un investissement pour l’avenir.
En 2005, dans son premier rapport remis au Premier ministre, le Comité pour la mémoire de l’esclavage proposait la création d’un Mémorial de l’esclavage (centre de ressources). Édouard Glissant fut chargé en 2006 d’écrire un rapport de préfiguration, qui a été ensuite publié chez Gallimard. C’est donc une idée qui a déjà été formulée, bien avant que “2011 Année des Outre-mer” soit proposée.



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Messages






  • bonjour !
    Pour vous dire témoignage ne me "parle" plus depuis très longtemps voire en désaccord constant mais si vous revenez aux fondamentaux mais j’en doute, "nous" pouvons vous relire" , ce que je peux apercevoir, il reste quand même un fond du réalisme de ce peuple Réunionnais en vous quand vous dites :

    La recherche doit continuer, il y a encore beaucoup à découvrir : voyez le livre de Mohammed Aissaoui sur l’esclave Furçy : 27 ans de lutte pour faire reconnaître ses droits ! C’est un des combattants de la liberté réunionnais. Je pense aussi au travail de Gilles Gauvin. La recherche donc, toujours la recherche, mémoires, archives, archéologie...
    Ensuite, pour ma part, l’accent doit être mis sur l’éducation civique et citoyenne : que tous connaissent cette histoire. Et que les Réunionnais soient fiers de tous leurs ancêtres. Sans le courage, l’insatiable désir de liberté et de dignité de ces femmes et ces hommes devenus esclaves sur cette île, et qui, par mille gestes, ont résisté à la déshumanisation qui leur été imposée, nous ne serions pas des Réunionnais. Nous n’aurions pas une culture, une langue. Les esclaves furent les premiers sur ce sol à construire cette société : c’est-à-dire que c’est leur travail qui sert de fondement. Bien sûr, il y a les colons, puis plus tard les engagés et les migrants, mais ce sont les centaines de milliers d’esclaves qui ont d’abord bâti cette île.

    OUFF, ça fait du bien d’entendre ou de lire des phrases comme"les hommes devenus esclaves sur cette île et qui mille gestes, ont résisté à la déshumanisation qui leur été imposé, NOUS NE SERIONS PAS DES RÉUNIONNAIS" et "ce sont les centaines de milliers d’esclaves qui ont d’abord bâti cette île.
    j’espère que vous étiez à jeun parce que là.......

    Cela fait un bon bout de temps que témoignages n’est pas parler comme ça de notre peuple , de notre pays pas encore de notre culture mais peut-être ça viendra, Il serait temps.

    MERCI ALINE

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