Culture et identité

Henri Hippolyte rend hommage aux femmes maronnes

Discours de vernissage à l’exposition "Femmes au cœur de la cité

Témoignages.re / 11 mars 2013

Nous publions ci-après le texte intégral du discours prononcé hier matin par Henri Hippolyte au nom de la Commune du Port lors du vernissage de l’exposition "Femmes au cœur de la cité". Les intertitres sont de "Témoignages".

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« Permettez-moi de commencer cette petite intervention par une citation du poète et romancier Louis Aragon, qui écrivait en 1963 : « L’avenir de l’homme, c’est la femme ; elle est la couleur de son âme ». Cette idée, reprise plus tard par le chanteur Jean Ferrat dans son titre "La femme est l’avenir de l’homme" a fait depuis réfléchir bon nombre de générations.

Mais nous devons regarder la vérité en face : dans notre société néocoloniale, la condition des femmes est loin d’être satisfaisante et l’actualité nous rappelle régulièrement qu’elles sont victimes de violences, de harcèlements, de discriminations.

C’est d’ailleurs sous le titre « Mettre fin à la violence à l’égard des femmes » que l’ONU a placé cette année la Journée de la Femme. « Une promesse est une promesse, a déclaré Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies, il est temps de passer à l’action pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes » .

Revendiquer l’égalité

La Journée internationale de la Femme ou Journée internationale des droits des femmes est célébrée le 8 mars depuis 1977 et trouve son origine dans les manifestations de femmes au début du 20ème siècle en Europe et aux États-Unis, réclamant l’égalité des droits, de meilleures conditions de travail et le droit de vote.

Elle est officialisée par les Nations unies en 1977, invitant chaque pays de la planète à célébrer une journée pour les droits des femmes.

La Journée de la Femme fait partie des 87 Journées internationales initiées ou reconnues par l’ONU. C’est une journée de manifestations à travers le monde : l’occasion de revendiquer l’égalité, de faire un bilan sur la situation des femmes dans la société.

Celles qui ont choisi la résistance et la liberté

Traditionnellement, les groupes et associations de femmes militantes préparent des manifestations partout dans le monde, pour faire aboutir leurs revendications, améliorer la condition féminine, fêter les victoires et les avancées. Comme ici, à La Réunion, et au Port, où les femmes sont particulièrement actives dans la vie de la cité et des quartiers.

Permettez-moi, dans cette circonstance, de vous inviter à regarder vers le passé, non par nostalgie, mais bien parce que dans notre Histoire, des femmes se sont rebellées contre leur condition, je veux parler des marronnes, de ces femmes réduites à l’esclavage et qui ont choisi la résistance et la liberté.

Marianne…

Elles s’appelaient Héva, Marianne, Jeanne, Rahariane, etc. Si elles n’ont pas laissé, ou très peu, leurs noms sur les pitons ou les sites de La Réunion comme leurs compagnons, pour autant, elles ont connu, elles aussi, l’épopée héroïque du marronnage.

Femmes ou filles d’Anchain, de Cimendef, de Dimitile, elles font partie intégrante de cette épopée. Le machisme ambiant a sous-estimé l’importance de leur rôle, pourtant, qu’aurait été l’histoire du marronnage sans les marronnes ?

Permettez-moi de vous retracer en quelques mots le parcours de certaines d’entre elles.

Il y a l’histoire de Marianne, femme du chef marron Fanga. Elle est capturée en 1740 dans sa retraite de Cilaos et abattue vraisemblablement par le redoutable François Mussard qui la baptisera avant qu’elle n’expire.

… Suzanne, Soya, Héva…

On sait peu de chose de Suzanne sinon qu’elle a été marronne pendant 14 ans et tuée elle aussi.

Le Greffe du tribunal de Saint-Paul nous apprend que Soya, marronne depuis 10 à 12 ans, est tuée sous les yeux de son compagnon, Grégoire, qui sera mortellement blessé, et sous les yeux de son fils de 8 ans. On leur coupe la main droite, ramenée en trophée comme preuve.

La plus célèbre d’entre les marronnes se nomme Héva. Elle a partagé la vie d’Anchain pendant un quart de siècle, dans les Hauts du cirque de Salazie. Elle a donné naissance à 8 filles.

… Simangavola, une autre Marianne, Rahariane…

Simangavola, marronne célèbre elle aussi, était la femme et la conseillère du grand chef Matouté. Elle siégeait à ses côtés au Conseil des chefs marrons.

Une autre Marianne a défrayé la chronique du marronnage : elle était surnommée "La Terrible". Femme du chef Cimendef, on les disait tous les deux "indomptables".

Une autre indomptable s’appelle Rahariane. C’est la compagne du chef madécasse Mafate. Elle est d’ailleurs tuée les armes à la main, en même temps que lui, en 1751.

… Babette…

L’histoire de Babette est terrible, elle aussi. Esclave à Saint-Paul, elle est accusée en 1795 d’incitation des Noirs à la révolte, mais aussi de tentative d’empoisonnement sur son maître.

Son fils et elle sont condamnés à être pendus et étranglés, à avoir leurs cadavres exposés à la potence pendant 24 heures puis leurs têtes fichées sur une fourche à l’orée des chemins qui mènent à la propriété du maître. Devant la férocité et la barbarie de ce châtiment, l’assemblée coloniale introduit un recours.

Finalement, Babette et son fils seront maintenus en prison dans l’isolement le plus complet.

… Jeanne

Terminons cette galerie de portraits de marronnes par une femme qui n’était pas marronne. Il s’agit d’une dénommée Jeanne, qui fut condamnée à la chaîne à perpétuité pour avoir tenu des propos abolitionnistes.

Si je vous ai invités à ce regard sur le passé, ce n’est pas seulement pour mettre en lumière la cruauté et la barbarie dont étaient victimes les esclaves et particulièrement les femmes esclaves. Non. C’est avant tout pour que le symbole de ces femmes rebelles, éprises de liberté, engagées activement dans la résistance contre le système esclavagiste, vous inspire et vous éclaire en cette Journée internationale des femmes. Je souhaite que la force des marronnes soit avec vous. »


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