Culture et identité

I) La descente chez Jean Macé

Témoignages.re / 14 avril 2011

Saint-Leu, ville florissante de l’océan Indien

Nous sommes le vendredi 9 novembre 1811.
En Europe, l’Angleterre, la Russie et la Suède préparent la “sixième coalition” contre Napoléon.
Dans l’océan Indien, l’île de La Réunion, colonie de peuplement sous domination française, est occupée par les troupes anglaises.
Saint-Leu est en plein âge d’or.
C’est la deuxième Commune de l’île par son revenu, la deuxième également par son cheptel bovin ; la deuxième encore par son tonnage de café ; et la quatrième par son budget des dépenses.
Saint-Leu compte 500 Blancs ou hommes libres et 5.000 esclaves.

Le rassemblement de la Ravine du Trou

Le jour n’est pas encore levé. Dans le fond de la Ravine du Trou, une centaine d’hommes sont rassemblés : ce sont des esclaves. Ils sont pourvus d’armes rudimentaires et d’instruments de musique ; le tam-tam, la flûte de goyave et l’“ansive” (1).
A leur tête, Elie et ses deux frères : Jules et Prudent. Elie est jeune, petit, mais large d’épaules. Dans sa main, il tient son bâton de commandement, une petite règle en fer, légère et luisante : il est forgeron, esclave chez Célestin Hibon. Jules est plus âgé que lui ; son arme est un gros bâton noueux ; il est esclave chez Henri Hibon, et Prudent est esclave chez Benoît Hibon, il y a également Martyr, dont l’arme est un énorme “kalou” (2)
Elie donne signal du départ, et la troupe prend la direction de la demeure de Jean Macé.

La surprise de Jean Macé

Jean Macé s’est levé de bonne heure. Il se promène devant le pas de sa porte en fumant sa pipe. Dans la maison se trouvent sa femme, sa fille âgée de 2 ans, et son esclave Adélaide.
Elie et ses hommes dévalent vers lui, dans le bruit de leurs cris et de leurs instruments ; le tam-tam à a résonnance sourde ; la flûte au sifflement aigu, l’“ansive” au cri lugubre.
Jean Macé est pris au piège ; il n’a aucune arme. Son fusil de guerre a été saisi par l’occupant anglais ; son fusil de chasse est resté chez Désiré Macé, à La Fontaine, depuis leur dernière chasse aux merles qui remonte au mois d’août.
Il n’a que le temps de bondir à l’intérieur de sa maison, de refermer la porte et de mettre le “taquet”. (3)
En même temps, il crie à sa femme et à son esclave de se préparer à fuir.

L’attaque

A l’extérieur, les esclaves attaquent la porte qui commence à céder, en dépit des efforts de Jean Macé qui, de l’intérieur, tente de retenir le “taquet”. Avec une pince qu’ils font passer entre la porte et le montant, les assiégeants font sauter le “taquet” et déjà plusieurs mains se glissent pour arracher la porte.
Mais la porte s’ouvre soudain avec violence, renversant les deux premiers attaquants, Jean Macé va tenter une sortie pour entrainer les esclaves à sa poursuite, laissant ainsi à sa famille le champ libre pour s’enfuir.
Il se précipite au-dehors, saisit un bâton tombé des mains de l’un des deux hommes renversés et fonce au beau milieu de la troupe des assaillants.

La mort de Jean Macé

Les esclaves se sont arrêtés, surpris par la sortie de Jean Macé : « Brigands ! Je vous apprendrai à vous attaquer aux Blancs ! ».
Prudent est plus proche : il lui fracasse la mâchoire d’un coup de bâton et se met à courir. La troupe se ressaisit et se lance à sa poursuite. Jules le rejoint et évite de justesse un coup de bâton encore sanglant.
Les deux hommes s’étreignent et une lutte à mort s’engage.
Jean Macé réussit à saisir Jules par les reins, il le soulève, mais ne peut le rejeter à terre et les deux adversaires roulent sur le sol.
Les compagnons de Jules se précipitent et frappent Jean Macé : c’est Martyr qui lui donnera le coup de grâce, en lui broyant la figure d’un coup de son “kalou”.

(1) Du malgache “antsiva” ; coquille que l’on sonnait à la suite du souverain.
(2) Du malgache “kalaona” ; pilon. En créole réunionnais, le “Kalou” désigne le pilon, tandis que le pilon désigne le mortier.
(3) Crochet.


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