Culture et identité

« Il faut toujours aimer l’horizon lorsque passent les permanents »

Hommage à Alain Lorraine

Témoignages.re / 21 avril 2011

Le jeudi 31 mars dernier, l’UDIR (Union pour la défense de l’identité réunionnaise), présidée par Jean-François Sam-Long, a organisé à la bibliothèque Alain Lorraine (La Source à Saint-Denis) une soirée à la découverte « d’infinis paysages » à travers la poésie d’Alain Lorraine. Cette soirée a été mise sur pied à l’occasion de la 13ème édition du Printemps des Poètes, en partenariat avec la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) et la CINOR (Communauté intercommunale du Nord de La Réunion).

Il y a encore beaucoup à faire, notamment dans le système éducatif à La Réunion, pour faire connaître la vie et l’œuvre de ce grand poète réunionnais que fut Alain Lorraine (1946–1999). Ses engagements et la portée de son travail étaient tels à son époque que le système politique et médiatique l’a mis de côté, voire censuré pour le faire ignorer par la population.
D’où l’importance de ce genre de rencontre avec le public organisée par la bibliothèque dionysienne qui porte le nom d’Alain Lorraine et dont la directrice est Stéphanie Vitry. D’autant plus que le public a fortement apprécié les prestations des divers artistes et militants culturels en l’honneur de l’auteur de "Tienbo le rein" (1974).
La soirée était animée par Annie Darencourt, responsable de l’UDIR, qui a lu des poèmes d’Alain Lorraine avec Gérald Coupama, Franceline Fontaine, Céline Huet, Jean-Claude Legros et Danièle Moussa. Idriss Issop-Banian a lu un poème, intitulé "Reviens poète", qu’il a écrit et dédié à Alain Lorraine. (voir encadré)

Un bel exemple à suivre…

Le chanteur et musicien Éric Pounoussamy a ouvert la soirée avec une chanson écrite pour Alain Lorraine, que l’UDIR reprendra dans sa prochaine édition de recueil collectif de "fonnkèr" ; il était accompagné de Mathieu Accord, Zélito Déliron et David Rechouze. Leurs prestations musicales ont donné une note particulière à cette rencontre.
Enfin, Lucien Biedinger a été invité par Annie Darencourt à apporter un bref témoignage sur les combats d’Alain Lorraine à la fois en tant que poète, écrivain et journaliste. Des combats au service des grandes causes du peuple réunionnais et de tous les peuples du monde pour la vérité, la justice, la liberté et le respect de leur dignité.
Pour illustrer l’engagement de ce grand Réunionnais solidaire de son peuple, il y a eu la lecture de son poème "Le permanent". Un poème consacré à un autre grand militant réunionnais, à la fois résistant anti-nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, ancien directeur de "Témoignages" violemment réprimé par la Justice néo-coloniale, militant et élu communiste contre la fraude électorale et, pour achever la décolonisation du pays, dirigeant syndical prestigieux et entièrement dévoué à la défense des plus pauvres, sans jamais chercher son intérêt personnel. D’où la conclusion de ce poème consacré à… Bruny Payet : « Il faut toujours aimer l’horizon lorsque passent les permanents ». Un bel exemple à suivre…

Correspondant 


Le permanent

Nous sommes deux dans le local
Et j’aperçois la banderole
Qui donne visage aux murs usés du syndicat.
Je découvre
Dans une même couleur de fatigue
Le port écrasé de ta veste grise
La table de fer qui fume les derniers mégots
La sueur qui transpire encore dans l’air
Les brochures abandonnées sur les bancs
Une dernière page ouverte sur les cent fleurs
Et le poids de tous ceux qui viennent de partir
Je vais à la fenêtre pour faire figure
Mon regard comme une porte qui s’ouvre sur l’inconnu
Une vérité vert-bouteille éclatée sous le soleil.
Sur la place des enfants dansent dans un bouillon de poussière
De genêts fêtent la clarté pour une dernière heure.
Six heures sonnent à la pendule du vieux
Et nos souliers agitent le gravier.
Déjà la nuit, la distance, le silence
Les phares de ta voiture dénudent en lumière
L’allure prochaine des champs de cannes.
Cette Volkswagen d’avant
Qui a bu toutes les routes de l’île
Et qui porte en surcharge
Les rêves et les travaux d’une foule de militants
Et qui disparaît
Au bout du chemin
Et n’est plus qu’un point de rouge
Qui chasse les routes du soir
Et je regarde vers la mer l’Océan horizon
Il faut toujours aimer l’horizon
Lorsque passent les permanents.

Alain Lorraine 


Reviens poète

(en hommage à Alain Lorraine)

Lorsque tu t’es assoupi
Dans ton éternel sommeil
J’ai pris le sentier qui conduit
A tes paupières et j’ai entrouvert
La porte de tes ultimes rêves
Et j’ai vu un désir de soleil
J’ai vu ondoyer les fleurs de cannes
Mêlant leur arôme
A ta chevelure océane
J’ai entendu retentir les sirènes
De Savannah les cloches de Cilaos
Les kayamb des maloya
Et les oulké sacrés de Colosse.

Puis j’ai fait l’ascension
De la Roche écrite de ton âme
Et j’ai vu dans le bardzour margoze
L’Ile Cœur saignant marchant
Vers le golgotha de l’exil
Et conduisant ce chemin de croix
Un dalon avançait paisible
Compagnon de cette misère invisible
A la lueur zamalac d’un fanal
Son beau visage d’Ulysse rayonnait
Un ardent désir de fraternité.

Et dans cette nuit si triste
J’ai pleuré et j’ai prié.

Reviens poète de cette faim d’enfance
Reviens poète de cette longue errance
Amarre ton ancre à la halte de nos ravines
Et au bassin bleu de l’espérance
Abreuve-toi enfin à la source divine.

La poésie est une grande fraternité, tu sais !

Idriss Issop-Banian


Kanalreunion.com