Culture et identité

Indignation et incompréhension du monde artistique

Le président de la CCIR censure Talipot

Témoignages.re / 21 novembre 2011

Jeudi 17 novembre, la troupe Talipot présentait sa nouvelle création, “Aïa”, lors d’un dîner à la Villa du Département, réunissant les délégations de l’Outre-mer pour les Assises du commerce organisées par la Chambre d’industrie et de commerce de La Réunion (CCIR). Les artistes de Talipot devaient donner une prestation de 40 minutes. Mais au bout de trois minutes de spectacle, ils ont été sommés de descendre de la scène parce que le spectacle dérangeait Ibrahim Patel, président de la CCIR, sans plus d’explication. Du côté de la communauté artistique, cette censure a provoqué incompréhension, indignation et colère.

« Nous étions conviés à la soirée des Assises du commerce. Notre contrat, c’était une prestation de 40 minutes. Le spectacle avait à peine commencé que notre régisseuse a été priée par la chargée de communication du président de la CCIR de cesser immédiatement le spectacle », raconte Agnès Kohler, attachée de presse du Théâtre Talipot. La raison invoquée : « le président n’adhère pas au spectacle ». Et pas plus d’explications. « Nous étions en état de choc. Comment peut-on exiger d’arrêter un spectacle au bout de trois minutes, sans nous donner de raison valable ? », s’interroge Agnès Kohler.
« On aurait pu comprendre si une réaction unanime du public indiquait que la salle avait été heurtée, mais ce n’était pas le cas. Les gens regardaient le spectacle avec l’air intéressé. Ce qui nous blesse, c’est que notre travail n’a pas été respecté, tout comme les artistes et l’assistance », ajoute-t-elle.

« Je ne pense pas que Talipot soit dans la provocation. Nous ne savons pas ce qui a pu choquer ou heurter le président de la CCIR. A l’heure actuelle, il refuse toujours de s’exprimer sur le sujet. Nous sommes dans l’incompréhension la plus totale, et notamment les jeunes artistes sud-africains qui étaient sur scène et qui sont extrêmement choqués », indique Agnès Kohler. De plus, il a été demandé de stopper le spectacle, mais de faire comme si tout était normal. « J’ai refusé de le faire. J’ai pris le micro pour dire la vérité aux spectateurs, pour dire que le président exigeait l’arrêt de la représentation. Beaucoup d’entre eux étaient choqués de cet arrêt subit », signale Philippe Pelen Baldini. « Le spectacle traite de la filiation d’une île à l’autre, d’un berceau commun. Je ne sais pas si ce sont les propos sur la filiation africaine qui ont heurté le président de la CCI ou le fait que l’un des artistes était en costume traditionnel zoulou, mais dans tous les cas, si l’arrêt a été demandé pour des raisons comme celles-là, c’est extrêmement inquiétant et dangereux. L’artiste est maltraité et on est dans le déni de l’Histoire », note le directeur de Talipot.

Dans le monde artistique, l’indignation s’élève. Une délégation de soutien se met en place actuellement, et des actions sont à venir. Ismaël Aboudou, célèbre danseur s’insurge : « C’est inacceptable qu’on censure des représentations comme ça ! ». « Tout le monde du spectacle est profondément choqué et nous allons réagir », prévient-il. « Nous attendons le retour, ce lundi, d’une délégation d’artistes réunionnais qui sont en métropole, pour lancer des actions. Une chose est certaine, nous ne laisserons pas passer les choses. J’appelle tous les artistes à se positionner. C’est le combat pour la liberté d’expression qui est en jeu », souligne-t-il. A venir très certainement une demande publique d’excuses adressée à Ibrahim Patel et un sit-in prévu devant la CCIR. « Censurer un spectacle, c’est réveiller des cicatrices douloureuses, qui rappellent le racisme, l’esclavage, c’est frustrant et humiliant », confie Ismaël Aboudou. Le danseur appelle à soutenir Talipot et le spectacle “Aïa”, qui sera en représentation au Théâtre du Grand Marché le jeudi 24 novembre. Le Théâtre Talipot bénéficie aussi du soutien de plusieurs noms du milieu artistique : Thierry Gauliris, Marie-Alice Sinaman, Meddy Gerville, Mohamed Saïd Ouma ou encore Alain Courbis.

L’association Coopération Réunion-Afrique du Sud s’est également exprimée sur cette censure, et « dénonce les atteintes à la liberté d’expression culturelle et le mépris indigne du Président de la CCIR envers des Sud-Africains invités à se produire dans une prestation du Théâtre Talipot ». Militant pour le développement des relations entre La Réunion et l’Afrique du Sud, l’association « s’indigne avec colère contre le mépris exprimé envers ces artistes sud-africains en visite dans notre île pour la première fois », « exige de la part du Président de la CCIR des excuses publiques envers nos frères sud-africains et leur exprime, ainsi qu’à la troupe Talipot, son plus grand soutien ».

Face à cette censure scandaleuse, ce sont les droits de l’Homme et de la liberté d’expression qui sont bafoués. Le président de la CCIR se terre pour l’instant dans le silence. « Nous lui laissons l’occasion de s’exprimer pour comprendre ce qui a pu l’offenser, mais s’il persiste à ne pas donner d’explications, nous n’excluons pas, dans les jours à venir, de faire remonter cette histoire au niveau national », termine Agnès Kohler.

Samia Omarjee pour www.ipreunion.com



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  • Indignation : mais sommes-nous si surpris de la tournure des choses à La Réunion ? N’avons-nous pas compris ce qui s’est mis en place ? Mais TOUT, TOUT ce qui n’est pas dans la norme "heurte" la bonne petite société réunionnaise ! Qui va décider ce qui est acceptable ? Un nouveau bureau de censure va s’installer ? Que faut-il encore pour que le monde artistique comprenne dans quelle ère nous sommes entrés ?
    Françoise Vergès

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