Culture et identité

James Baldwin (1924-1987), une voix afro-américaine universelle

Témoignages.re / 28 juin 2010

James Baldwin est un enfant du ghetto. Il est né à Harlem, le quartier le plus pauvre de New York City, le 2 août 1924. Sa mère, Emma Berdis Jones, alors âgée de vingt-huit ans, vivait seule de petits boulots. Trois ans plus tard, elle épouse un pasteur du nom de David Baldwin, qui donne son nom à James. Ce dernier qui n’a jamais connu l’identité de son père biologique souffrira de cette ignorance, d’autant plus que son beau-père se révèle un homme dur et cruel. Pauvre, noir et "illégitime", c’est un fardeau difficile à porter pour un enfant de Harlem dans l’Amérique des années 20.

La période qui suivit l’abolition de l’esclavage, en 1865, fut pleine d’espoir pour les Noirs. Ils se sont crus enfin affranchis. Ils pouvaient disposer d’eux-mêmes, s’investir dans la vie publique, participer au gouvernement, envisager la gestion d’une petite propriété, fréquenter l’école…, mais après les dix années (1865-1875) dites de la Reconstruction, la situation évolua en sens inverse. C’est la ségrégation, sous couvert du système d’apartheid à l’américaine, « séparés mais égaux », qui s’installe. Le Sud a pris sa revanche. C’est l’interdiction de vivre ensemble, d’étudier ensemble et de fréquenter les mêmes lieux. Pour ceux et celles qui refusent la nouvelle donne, la violence va les y contraindre. Entre 1885 et 1930, 3.256 Noirs sont lynchés.

Cette mise à l’écart de toute vie politique, sociale et économique, conjuguée à la violence, provoque une émigration massive vers le Nord et les villes industrielles (1915-1930) ; d’où la formation des grands ghettos à partir des années 1910-1920.

Être un bon écrivain

C’est dans ce contexte qu’évolue le jeune James. Très tôt il dévore les livres à la bibliothèque publique du quartier et écrit, tout en s’occupant de sa nombreuse fratrie – les neuf enfants que la famille avait du mal à nourrir, malgré le travail de sa mère comme femme de ménage. James s’investit également dans l’Église baptiste où officie son père. A quatorze ans, il est déjà considéré comme un bon prédicateur, inspiré et dévoré par la parole.

Mais, c’est l’écriture qui l’attire davantage. A dix ans, il écrit une pièce de théâtre que son institutrice, Orilla Miller, mettra en scène. A propos de cette institutrice blanche qui l’initia à la littérature et au cinéma, James dira plus tard : « C’est en partie parce qu’elle arriva très tôt dans ma terrible vie que je me suis toujours gardé de vouer de la haine aux Blancs ». A douze ans, paraît, dans le journal de sa communauté religieuse, sa première nouvelle. Au Collège, tout comme au Lycée, ses professeurs l’encouragent à écrire dans les revues qu’ils éditent. Dévoré par la passion de l’écriture, James exécute avec joie en publiant plusieurs articles et entretiens aux côtés d’amis qui partagent sa passion. Il veut « être un honnête homme et un bon écrivain ».

A dix-sept ans, il quitte le domicile familial pour s’installer à Greenwich Village, lieu de bouillonnement culturel afro-américain et de la contre-culture, dans l’ouest de Manhattan. C’est là que les écrivains et artistes du moment se rencontrent. C’est là qu’il rencontre l’écrivain Richard Wright, à qui il présente quelques feuilles du manuscrit de son premier roman en préparation. Ce dernier déjà célèbre pour son roman, Un enfant du pays, l’encourage et l’aide. A cette date, fin de l’année 1944, James a déjà écrit plusieurs textes de fiction, un livre sur les façades des églises de Harlem en collaboration avec le photographe Theodore Pelatowski et des chroniques pour plusieurs grandes revues. Certes, il a reçu un prix pour un de ces livres et une bourse, mais le succès n’est pas au rendez-vous. Il a même du mal à se faire éditer. Le moment n’est-il pas venu pour lui d’aller à Paris rejoindre un certain nombre de ses compatriotes ? Il y pense sans doute.

James a rompu depuis quelques années déjà avec ses activités de prêcheur et avec son Eglise, voire avec la religion chrétienne tout simplement. Il a alors pris conscience de son homosexualité et l’assume mieux. Il la dévoile même à ses amis les plus proches. Il semble un peu plus serein, mais le suicide de son ami Eugene Worth, en 1946, le jette dans un profond désarroi. Écœuré par les préjugés contre les Noirs et les homosexuels, il décide en 1948 de quitter les Etats-Unis pour Paris.

Le besoin de respirer

Il arrive à Paris le 11 novembre 1948 et s’installe au Quartier Latin. Il se cherche, survit difficilement et finit par se trouver. Son premier roman, "Go Tell Il On The Mountain" (La Conversion), publié en 1953, lui vaut tout de suite la reconnaissance. Ce récit partiellement autobiographique est suivi, en 1954, de la pièce, "The Amen Corner" (Le coin des amen), d’un recueil d’essais, "Notes of a Native son" (1955) et, en 1956, de "Giovanni’s Room" (La Chambre de Giovanni). Ce dernier récit où l’auteur aborde ouvertement la question de l’homosexualité, sujet tabou jusque-là, est mal reçu aux Etats-Unis. C’est même un véritable choc, tant pour le monde blanc que pour sa propre communauté.

A Paris, James Baldwin respire mieux. Il se sent plus libre. Il vit mieux son homosexualité. Au plan littéraire, il a pris ses distances avec le genre romanesque de "La case de l’Oncle Tom" de Beecher Stowe et se montre très critique à l’égard de l’œuvre de son "maître", Richard Wright, notamment en ce qui concerne le regard que ce dernier porte sur la société noire. James Baldwin est maintenant un écrivain à part entière, avec une voix qui lui est propre. Mais dans cette France du temps de la révolte algérienne où il rencontre aussi bien des Maghrébins que des ressortissants d’Afrique noire, James se sent plus que jamais un Noir américain, bien différent de ses frères africains.

Il sentira encore davantage sa différence avec les Africains lors du "Premier Congrès des écrivains et artistes noirs" à Paris en septembre 1956. Pour lui, les congressistes mettaient trop l’accent sur la race et « ramenaient tout sur le terrain de la couleur de peau ». Il décide alors de rentrer aux Etats-Unis pour s’impliquer dans le Mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King. Pendant plus de dix ans, il sera une voix puissante des droits civiques, à travers des dizaines de conférences et deux essais : "Nobody Knows my Name" (Personne ne sait mon nom), en 1961 et le célèbre "The Fire Next Time" (La prochaine fois le feu), en 1963. On le retrouvera aux côtés de Martin Luther King, Marlon Brando, Harry Belafonte et Charlton Heston lors de la Marche pour les droits civiques en 1963 à Washington. C’est l’exemple même de l’écrivain qui lie son art à l’engagement.

Personne ne s’en sortira seule

Dans son essai, "La Prochaine fois le feu", considéré comme l’un des plus brillants essais sur l’histoire de la protestation des Noirs, James Baldwin s’adresse à la conscience des Blancs de son pays en les invitant à repenser les choses avant qu’il ne soit trop tard. L’essai est composé de deux textes : une lettre qu’il adresse à son neveu James âgé de 15 ans et "Au pied de la Croix : lettre d’une région de mon esprit".

James Baldwin décrit la société américaine des années 60 comme une société rongée par le racisme et les inégalités les plus criantes. Et, il désigne la majorité blanche comme responsable de cette situation explosive, tout en l’appelant à repenser son credo racial et le système qui « ont détruit et détruisent des centaines de milliers de vies ». Pourtant, souligne-t-il, « les Noirs veulent simplement ne pas se faire taper dessus par les Blanc à chaque instant de leur bref passage sur cette planète ».

Pour légitimer la place des uns et des autres, James Baldwin fait appel à l’Histoire. Les Blancs et les Noirs, tous, sont venus d’ailleurs et tous ont leur place dans ce pays. Parlant au nom de ses frères, il déclare : « Je ne suis pas sous la tutelle des Etats-Unis. Je suis un des premiers Américains à être arrivés sur ces rives ». Et de rappeler ce passé terrible du Noir, « ce passé de corde, de feu ; de torture, de castration, d’infanticide, de viol ; de mort et d’humiliation ; de peur, jour et nuit… ».

A son neveu, pour qu’il se souvienne, il écrit : « cette nation innocente t’a relégué dans un ghetto au fond duquel elle comptait en fait, te voir périr », mais « tu es ici chez toi, mon ami, ne t’en laisse pas chasser ». En lui demandant également de se souvenir de tout l’amour que les siens lui ont apporté tout au long de son parcours malgré l’hostilité ambiante, il lui transmet ce magnifique message : «  Si tu sais d’où tu viens, il n’y a pas de limite à là où tu peux alle r ».

Malgré le ton qualifié de menaçant de ce livre brûlant, James Baldwin, malgré la longue humiliation qu’ont connue ses frères, ne monte pas un camp contre l’autre, ne pousse pas à la haine raciale. Il se place au milieu de ses frères pour dire ceci :

« Nous autres, les Blancs et les Noirs, avons profondément besoin les uns des autres si nous avons vraiment l’intention de devenir une nation, si nous devons, réellement vais-je dire, devenir nous-mêmes, devenir des hommes et des femmes adultes ». Ou encore : « Il serait lamentable de voir encore une fois les peuples se former en blocs sur la base de leur couleur. […] Humainement, personnellement, la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe. Mais c’est là une distinction si subtile que l’Ouest n’a pas encore été capable de la faire ».

Baldwin invite l’Amérique blanche à changer, à cesser de se considérer comme une nation blanche, à faire place à tous les groupes et à s’enrichir de toutes ses composantes, en particulier celle qu’elle a tentée de tout temps d’exclure. Bref, en proposant un modèle de société fraternelle respectueuse de la diversité, de déjouer l’épreuve du feu. « L’eau ne tombera plus, il me reste le feu » dit Dieu, selon la chanson écrite par un esclave en référence à la prophétie divine adressée à Noé à l’issue du Déluge.

James Baldwin a quitté ce monde le 1er décembre 1987, à Saint-Paul-de-Vence où il s’était retiré. Il aimait la France. « Le miracle c’est que ce jeune homme de Harlem, maigrichon avec des yeux globuleux et une intelligence effrayante, soit devenu l’intellectuel le plus intrépide de sa génération, par l’audace de ses réflexions et le feu qu’il infuse à ses phrases. (…) Sa force réside dans cet effort désespéré de comprendre l’autre », écrit l’écrivain d’origine haïtienne, Dany Laferrière.

Que dirait James Baldwin de la condition noire aux Etats-Unis s’il revenait aujourd’hui ?

Reynolds Michel

Sources :
Mabanchou Alain, "Lettre à Jimmy", Edit. Fayard, 2007
Laferrire Dany, "Les cinq « B »", in Blog d’Alain Mabanckou
Les Textes fondamentaux, La pensée noire, Le Point, hors-série, avril-mai 2009


« Baldwin, c’est le plus important, c’est lui qui a tenté de traverser les frontières »
Dany Laferrière


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