Culture et identité

Joyeux anniversaire, Madame Marie-Julia Sinédia !

Une Saint-Louisienne a fêté ses 112 ans lundi

Témoignages.re / 15 juillet 2004

Le 12 juillet dernier, Marie-Julia Sinédia a fêté ses 112 ans. Née en 1892, la Saint-Louisienne entame son troisième siècle avec élégance et joie de vivre. La doyenne des Réunionnais est abonnée à “Témoignages”.

Marie-Julia Sinédia est une star malgré elle. Vêtue d’une jolie robe blanche ornée de motifs bleus, impeccablement coiffée d’une capeline blanche finement ourlée de bleu et ornée d’une rose de mousseline couleur crème, elle est l’objet de toutes les attentions. On ne vient que pour elle, on ne parle que d’elle. L’événement est de taille : ce 12 juillet, elle a fêté ses 112 ans. Un âge vénérable qui fait d’elle à coup sûr la doyenne des Réunionnais et peut-être même la doyenne des Français.
Chacun y va de son petit cadeau, de son petit compliment, on veut la voir, la prendre en photo. Elle ne parle presque pas, Marie-Julia Sinédia. Mais elle sourit, un peu intimidée par toute cette agitation autour d’elle... Sans doute retrouve-t-elle un peu de cette gaieté, cette ambiance de fête qu’elle a toujours aimée, cette ambiance où l’on sourit, où l’on se retrouve pour marquer le coup.

Une femme militante

Elle, la femme active, la femme militante, la femme-courage de tous les combats, a hérité d’un rare privilège accordé au genre humain : celui d’une longévité qui lui aura fait traverser trois siècles. Une enfance à la fin du 19ème siècle, qui la voit naître un 12 juillet de l’an de grâce 1892 à Saint-Louis. Il faudra toute la bêtise d’un agent de l’état-civil pour que son nom de Latour soit trafiqué en Cazour, l’imbécile officier d’état-civil estimant que ce nom de Latour étant "réservé" aux blancs, et ne devant pas être accordé à une personne dont la couleur de peau tenait plus du café grillé que du lait...
Enfant du 19ème siècle, Marie-Julia Sinédia réalise sa vie de femme dans un vingtième siècle qu’elle traverse de manière active et la voilà à l’automne de sa vie, goûtant à une retraite amplement méritée en entamant son troisième siècle.
De son enfance et de sa scolarité à l’école des sœurs de Saint-Louis, dont elle fut une des premières pensionnaires, elle a gardé une éducation sans faille et une rigueur morale qui sont toujours en elle. Le personnel de la maison de retraite de Saint-Louis ne tarit pas d’éloge sur sa personne et sur ses traits de caractère. Jamais un mot plus haut que l’autre. Pas de caprice. "Elle a des valeurs familiales très solides. Elle est pudique, très pieuse, fait preuve de sagesse et de solidarité envers les autres résidents de la maison de retraite", assure Fabienne Mardenalom, cadre-infirmière. Elle a aussi gardé une certaine coquetterie, comme en témoigne sa tenue impeccable et sa capeline qui lui confère une certaine élégance...

Le refus de la misère...

Son passage à l’école des sœurs de Saint-Louis lui aura permis d’acquérir à la fois une instruction et une éducation religieuse qu’elle a toujours en elle, ne ratant jamais une messe. C’est toujours avec une grande foi qu’elle refuse toute vérification du pace-maker qui lui a été implanté depuis de nombreuses années déjà. "Elle dit que c’est le bon Dieu qui vérifiera", explique une infirmière de la maison de retraite de Saint-Louis.
Dans une brochure consacré aux "Centenaires de l’an 2000" éditée par le GRAHTER (Groupe de recherche sur l’archéologie et l’Histoire de la terre réunionnaise), on apprend que jusqu’à l’âge de 98 ans, elle se rendait encore seule à l’église pour assister à la messe, ne se déplaçant jamais sans son chapelet. Elle, qui a traversé ce vingtième siècle de tous les bouleversements techniques et des progrès technologiques, affirme que "le progrès est bon à condition de bien s’en servir, c’est en se sens que le bon Dieu a donné l’intelligence à l’Homme".
Marquée par son éducation religieuse, très pieuse, Marie-Julia Sinédia fut aussi une femme courage et une militante active. Tour à tour femme de ménage chez de gros propriétaires terriens, travaillant dans les champs, couturière et lingère à l’hôpital de Saint-Louis, Marie-Julia Sinédia fut aussi une militante active du Parti communiste réunionnais. Elle a participé à de multiples campagnes électorales auprès de Léon de Lépervanche, Hyppolite Piot, ancien maire de Saint-Louis, tout comme elle a participé également à la vente et à la diffusion de "Témoignages" (elle en est toujours abonnée) qui fut longtemps, en même temps que son livre de messe, sa principale lecture. À sa façon, elle fut plus qu’un témoin engagé de son temps : elle en fut aussi actrice.

... et de la discrimination

Mariée en 1915 à Pierre Sinédia, mère de deux enfants (un garçon et une fille), elle a su allier avec rigueur sa vie de mère, d’épouse, de travailleuse et de militante politique dans les grands combats, notamment pour la départementalisation ou contre la fraude électorale. Cet engagement, c’était aussi sa façon à elle de dire non à la misère, à la discrimination sous toutes ses formes.
Aujourd’hui encore, même si ses facultés physiques ont diminué, elle garde encore toute sa mémoire et se tient informée de l’actualité, distillant de temps en temps un petit commentaire sur le temps qui passe ou sur l’évolution des mœurs, sur le manque de respect des valeurs familiales de la part des nouvelles générations... Et si son âge vénérable influe sur son état physique, diminuant notamment son autonomie personnelle depuis deux ans, Marie-Julia Sinédia ne suit aucun traitement particulier... à part des pastilles pour la gorge. Sans doute est-ce là le résultat d’une hygiène de vie irréprochable mais aussi de cet optimisme en la vie qui ne la quitte jamais. "C’est quelqu’un qui a beaucoup donné d’amour dans sa vie et qui positive toujours", affirme une des infirmières qui s’occupent quotidiennement d’elle.
Si l’on cherche - vainement - des secrets ou des recettes de longévité, Marie-Julia Sinédia affirme, elle, que le secret tient dans sa foi en Dieu et se voit bien vivre jusqu’à "au moins 115 ans". Et pourquoi pas ? Jusqu’à présent, ça ne lui a pas trop mal réussi... Et si, en pareille occasion, il est coutume de souhaiter bon anniversaire, nous sacrifions bien volontiers à la tradition. Sans oublier, pour toute sa vie, ses engagements, sa générosité, de lui dire un grand merci.

S. D.


Les centenaires du Sud...

Ils étaient nombreux, en ce 12 juillet, à être venus souhaiter un joyeux anniversaire à Mme Sinédia. Parmi eux, Marc Kichenapanaïdou, président du GRAHTER, qui a consacré plusieurs ouvrages aux personnes âgées et notamment un recueil aux "Centenaires de l’an 2000". Selon Marc Kichenapanaïdou, 60% des centenaires de notre île sont du Sud et parmi ces centenaires, 90% sont des femmes.


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