Culture et identité

L’empreinte des histoires d’Élie et Figaro

"2011 : l’Année d’Élie, un combattant Réunionnais de la Liberté"

Témoignages.re / 25 mars 2011

Quand je suis arrivé il y a plus de dix ans, avant même que l’avion eût quitté le tarmac parisien, une anecdote se produisit qui me questionne encore. Faisant près d’un mètre quatre-vingt dix, j’avais insisté pour obtenir une place offrant assez de dégagement pour mes jambes, et m’étais ainsi retrouvé installé en bordure du passage vers une issue de secours. Quand un jeune homme vint s’asseoir en face sur un strapontin et s’attacha sans mot dire. Envisageant avec désagrément la perspective d’un trajet Paris-La Réunion ainsi recroquevillé, j’appelai une hôtesse et lui fis part de mon interrogation. Elle me rassura en m’expliquant qu’il s’agissait d’un employé de la compagnie sans titre de transport payant et qu’il devait s’asseoir et s’attacher le temps du décollage. Une dame d’une soixantaine d’années assise à ma droite s’adressa alors à moi en ces termes : « Vous n’êtes pas Réunionnais, vous ? Car jamais un Réunionnais n’aurait osé faire ça ! ».
Aujourd’hui je comprends mieux cette remarque, et je pense qu’elle voulait dire : « Vu votre couleur de peau, je pensais que vous étiez un Réunionnais. Or, jamais un Réunionnais aussi visiblement d’ascendance servile, esclave ou engagée, n’aurait protesté de la sorte. Ici nou di : dann oui na pwin batay ! » Et connaissant depuis mieux les Réunionnais, j’ajouterais que tous les Réunionnais portent en eux l’héritage d’Élie, avec les images et les récits des 150 insurgés morts pour avoir osé se libérer, et des 25 hommes libres, dont Élie, capturés et décapités à la hache en place publique aux quatre coins de l’île pour l’exemple et la mémoire.
En effet, depuis ces années 1811 et 1812, chaque Réunionnais se souvient, entendant résonner en lui les râles de ces ancêtres. D’ailleurs, toute la société réunionnaise, comme commandée par un inconscient partagé, semble reproduire cette histoire dans la discrimination quotidienne qu’elle applique à chacun en fonction de l’histoire supposée de sa lignée.
Quant à Figaro, bien qu’affranchi pour sa dénonciation et récompensé par un lopin de terre, il est le modèle du Réunionnais qui ne "réussit" qu’à condition d’avoir préalablement renoncé à ce qui fait la fierté d’être humain, sa dignité. Il serait intéressant d’analyser les comportements de certains Réunionnais et les pratiques des hiérarchies locales à la lumière du destin de Figaro, finalement éternellement esclave aux yeux de l’histoire sincère. Pour cette raison et pour ne pas accabler davantage sa descendance déjà souffrante de cette infamie, nous ne devons pas le juger.
Mais ce qui me fascine ici, c’est que malgré ces assauts incessants de la barbarie esclavagiste, colonialiste et toujours raciste, les petits de La Réunion, en protégeant simplement la flamme de leur humanité telle que bien décrite par l’éminent professeur à Paris VII (dans sa conférence visible sur http://video.aol.ca/video-detail/confrence-de-jean-claude-ameisen-ral-mathieu-glissant/227013618/?icid=VIDURVNWS08 ou sur http://www.dailymotion.com/video/xcvl88_conference-de-jean-claude-ameisen-r_news), constituent, plus que tous les paysages et monuments, le vrai joyau du patrimoine mondial de l’Humanité : son savoir-vivre ensemble, amené des quatre coins du monde à l’insu des colonisateurs. Le drôle est alors que ces derniers aient pu prendre cette suprême marque d’intelligence et d’humanité pour de la simple docilité, alors que certains de leurs descendants s’interrogent encore aujourd’hui s’ils gagneraient à devenir honnêtes, empathiques, loyaux, respectueux de l’autre, ouverts et créatifs, curieux de la différence, émerveillés par la diversité, en deux mots : "enfin humains".

Guillaume Kobéna,
Label Réunion


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