Culture et identité

L’engagisme : un nouveau système d’esclavage

“Le 11 novembre 1882 : l’abolition de l’engagisme !” — 3 —

Témoignages.re / 9 novembre 2013

Voici la 3ème et dernière partie de l’article de Gady Moonesawmy relatant l’histoire des Indiens venus travailler à l’île de La Réunion après l’abolition de l’esclavage, à l’occasion du 131ème anniversaire de l’abolition de l’engagisme.

On est loin de l’image idyllique véhiculée par la littérature coloniale vantant les bienfaits de la protection des immigrés indiens. Exploité économiquement, en position permanente d’infériorité, privé de recours, l’indien est sans défense. Dans ces conditions, le rapprochement avec l’esclavage s’impose et il n’est pas loin de penser que la situation des engagés indiens n’est guère différente.

Prolétaire sans femme, ni enfants, l’engagé indien d’avant 1880 doit subir les effets cumulés de la dépendance et de l’exil. La réprobation dont il est l’objet va achever de le condamner à la marginalité.

Dépendance et exploitation

La description des statuts économiques des engagés nous a laissé entrevoir leur degré de dépendance et d’exploitation. Quand il s’agit de décrire l’Indien concret tel que les engagistes l’appréhendent dans la vie de tous les jours, seule subsiste l’image d’une main d’œuvre refusant de subir son sort passivement, résistant aux efforts déployés pour le réduire à n’être qu’une force de travail.

Coupable de ne pas correspondre au rêve d’un travailleur docile, laborieux, productif, manifestant sa reconnaissance pour des employeurs censés de le tirer de la misère, l’engagé indien perd ses vertus et ses qualités. Il devient la version réunionnaise des classes laborieuses et dangereuses dont il faut se protéger.

Dénigrement et hostilité

Le dénigrement de l’Indien ne se réduit pas au réflexe de défense de possédant face aux prolétaires.

D’autres facteurs tiennent à l’histoire réunionnaise et aux conditions locales.

L’hostilité envers les Indiens prend place dans la tradition d’une peur chronique de la révolte servile.

L’abolition de l’esclavage en 1848 a déplacé le problème, elle n’a pas mis fin aux angoisses d’une société consciente de sa fragilité.

La peur du complot noir s’est transférée dans celle du complot indien. Elle explique l’attention maladive aux moindres indices de subversion et produit un arsenal répressif cherchant à exercer un contrôle de tous les instants sur les engagés.

Marginalisation et marronnage

Dans une île aux possibilités strictement limitée, aux débouchés nécessairement réduits, la revendication d’une mobilité sociale et ressentie comme un ferment de déstabilisation.

Aux yeux des colons, les Indiens ne peuvent pas prétendre exercer d’autres rôles. Il en résulte l’établissement de barrières infranchissables devant toute entreprise de promotion : s’il tente de s’établir comme agriculteur, l’engagé est accusé de trahir son contrat. S’il essaie d’ouvrir un commerce, il voit se déchainer sur lui l’accusation de « banianisme » (expression coloniale demandant d’écarter les Indiens et les Chinois du petit commerce).

S’il vient vendre les produits de son jardin au “bazar”, il est dénoncé soi-disant pour sa saleté.

Refusant d’analyser leurs difficultés, les engagistes transforment leur main d’œuvre en boucs émissaires responsables de tous leurs échecs. Redoutant et rejetant dans la marginalité les Indiens, la colonie leur reproche dans le même temps les différences et la mise à l’écart auxquelles elle les réduit.

Totalement coupés de leur terre natale, placés sous surveillance, voués à des tâches subalternes, marginalisés, les Indiens résistent. Un pourcentage d’engagés, refusant d’attendre la fin des engagements, retrouve les conduites du temps de l’esclavage et recourt au marronnage.

La résistance par la religion

La tolérance de l’hindouisme et sa faculté d’adaptation n’expliquent pas à elles seules le comportement des engagés. Coupés de leur milieu, empêchés de reconstituer le cadre familial et social qui leur était familier, les Indiens concentrent leurs efforts sur la religion pour résister à la DÉCULTURATION et peut-être échapper à un abrutissement que favorise l’alcoolisme.

Ils y trouvent la seule médiation capable de préserver une solidarité fondamentale.

Structurée autour de quelques temples et quelques associations non officielles, tolérée, mais soigneusement endiguée et vigoureusement attaquée par l’église, la religion hindoue n’a qu’une existence précaire.

La méfiance ambiante par un groupe refusant l’Assimilation s’exprime en permanence. Il ne serait pas sans danger pour l’ordre public de tolérer parmi les introduits la liberté de réunion et d’association ; le “spectre malbar” s’est ajouté au “spectre noir”.

Les menaces qui pèsent en permanence sur la religion hindoue semblent renforcer la fidélité des Indiens à leur religion. Elles demeurent pour les engagés le dernier lien avec le pays et les ancêtres, l’ultime moyen de préserver et d’affirmer leur identité.

Autour d’eux s’organise la défense d’une collectivité suffisamment nombreuse pour trouver des réponses aux agressions et aux déceptions. La répétition des gestes religieux devient pour l’homme transplanté plus vitale que leur signification théologique. L’hindouisme demeure le seul espace pour survivre culturellement et se fait mémoire d’un peuple.

Et le 11 novembre 1882, malgré de nombreuses tractations franco-britannique et sur un décret de sir Frederick Goldsmith, le major général anglais, l’engagisme indien est définitivement aboli vers l’île de La Réunion.

Fin

Gady Moonesawmy (Saint-Denis)


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