Culture et identité

L’esclavage comme source des guerres tribales

L’Église catholique et l’esclavage des Noirs XVIe - XVIIe siècles — 2 —

Témoignages.re / 17 décembre 2012

Après avoir rappelé comment l’Église avait été silencieuse, complice et avait intégrée l’esclavage, la seconde partie de l’article de Reynolds Michel explique comment l’esclavage attisait les conflits en Afrique.

Thomas de Mercado (1530-1576), dominicain qui connaît bien l’Amérique, publie en 1571, à Séville, un traité de morale où il condamne la traite des Africains avec vigueur en la jugeant contraire à l’humanité et aux justes règles du commerce. Pour lui, ce sont les marchands qui, en proposant de fortes sommes pour les esclaves, poussent les rois africains à faire la guerre pour se procurer des captifs.

Bartololomé de Albornoz, juriste laïc et professeur de droit à l’Université de Mexico, rédige, en 1573, à Valence, un court traité dans lequel il fustige la traite et l’esclavage des Noirs. Et surtout, il ne croit pas que «  la liberté de l’âme doive se payer par la servitude du corps » , autrement dit qu’on puisse justifier le bien par le mal. Plutôt que légitimer l’esclavage par la possibilité de convertir les Noirs, pourquoi, dit-il, ne pas aller sur place les évangéliser ?

Des opposants à l’esclavage

Le traité Arte de los contratos d’Albornoz est mis à l’index et la publication interdite par le Saint Office, trop dérangeant sans doute pour certains intérêts. La position du juriste sur l’alibi du baptême est partagée par le dominicain, Fray Alonso de Montufar, archevêque de Mexico. Il pense que l’argument religieux selon lequel il est préférable d’être captif baptisé en Amérique que libre non baptisé en Afrique est irrecevable, et juge donc que l’esclavage des Noirs n’est pas plus justifié que celui des Indiens (Lettre au roi, juin 1560).

Estimant, pour sa part, que les esclaves africains ont été arrachés injustement à leur terre, Domingo de Soto (1495-1560), dominicain titulaire de la chair de théologie de Salamanque, déclare que la traite est un moyen illicite de réduction en esclavage et ordonne, en conséquence, aux acheteurs de les libérer. «  C’est une injustice. Ni ceux qui les capturent, ni ceux qui les achètent, ni ceux qui les gardent ne peuvent avoir la conscience tranquille jusqu’à tant qu’ils les aient libérés » , s’exclame-t-il. Il rejette par ailleurs avec vigueur, dans son traité De Justicia et jure de 1556, le soi-disant aspect positif de l’esclavage : la conversion au christianisme, considérée comme le plus grand bien qui puisse leur arriver. La foi qui suppose tout un cheminement spirituel ne peut être un but ou une excuse à la réduction des Noirs en esclavage

Pas de guerre juste en Afrique

D’autres théologiens, tels les jésuites Luis de Molina, Fernando Rebello, Thomas Sanchez Diego de Avendano… se situent sur la même ligne. En fondant leur jugement sur le principe qui interdit de vendre une chose volée, ils estiment la traite et l’esclavage des Noirs contraires au droit naturel — droit que la nature indique à tous les hommes (Voltaire) — et dangereux pour les consciences, en raison des injustices commises. Car, comme le souligne Thomas Sanchez (1550-1610), personne n’ignore que la majeure partie des Africains ont été pris par violence, par surprise, par razzias organisées avant l’arrivée d’un navire négrier. Donc, la vente des Noirs est non seulement illégale, mais elle constitue un péché mortel, y compris pour les acheteurs.

Pour Luis de Molina (1536-1600), autre théologien militant pour la cause des Noirs, s’il existe le moindre doute sur la légitimité de leur réduction en esclavage, il y a obligation de rendre à ces Noirs leur liberté. Suite à ses analyses sur la notion de guerre juste et des guerres tribales en Afrique, le théologien estime qu’il y a pas de guerre juste en Afrique : toutes sont injustes, car basées sur des ambitions et des passions. Conséquemment, tous les esclaves capturés à la suite de guerres en Afrique doivent être libérés, en tant qu’hommes dont on a bafoué la dignité. Ce sont les conclusions qu’il tire dans un ouvrage paru à Cuente en 1593 : De Justitia et Jure (De la Justice et de La Loi). Dans une lettre au roi d’Espagne en 1560, Alfonso de Montufar disait déjà : «  le fait d’aller les chercher avive les guerres qu’ils se font entre eux dans l’objectif de faire des prisonniers à vendre » (1).

(à suivre)

Reynolds Michel

(1) QUENUM Alphonse, Les Eglises chrétiennes et la traite atlantique , Karthala, p. 25-35 sur le mythe biblique de Cham et page 172 sur la position de BELLON de Saint-Quentin. Voir également MICHEL Reynolds, L’Eglise et l’esclavage, essai de lecture théologique , in L’esclavage et ses séquelles, Actes du colloque international, Port-Louis, Maurice, 5-8 octobre 1998, p.95-121.


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