Culture et identité

L’importance des recherches archéologiques sur l’esclavage colonial

Célébration du 10 mai à Paris

Témoignages.re / 9 mai 2012

Dans le cadre de la commémoration du 10 mai 2001 (loi sur "La reconnaissance de l’Esclavage comme crime contre l’Humanité"), une cérémonie officielle sera organisée demain à 11 heures dans le Jardin du Luxembourg à Paris, à l’invitation de Jean-Pierre Bel, président du Sénat, et de Marie-Luce Penchard, ministre chargée de l’Outre-mer. Dans ce cadre également, se tiendra du 9 au 11 mai un colloque international au musée du quai Branly sur le thème : "Archéologie de l’esclavage colonial".

Ce colloque est organisé par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), le Comité pour la mémoire et l’histoire et de l’esclavage (CPMHE), le ministère de la Culture et de la Communication, et le musée du quai Branly. Parmi les membres du Comité d’organisation, il y a la professeure d’Université et chercheuse réunionnaise Françoise Vergès, présidente du CPMHE, qui nous a fait parvenir le programme très riche de ce colloque ainsi que sa présentation, que nous publions ci-après. Les inter-titres sont de "Témoignages". Nous rappelons par ailleurs que cet après-midi au Sénat, se déroule avec le CPMHE une rencontre intitulée "Mémoires croisées" (voir Témoignages" du mercredi 25 avril 2012).

L’histoire de l’esclavage a connu ces dernières années un développement important. Mais les apports de l’archéologie de la période coloniale à la connaissance du système esclavagiste sont encore mal partagés.
Pourtant, l’archéologie joue un rôle décisif pour documenter les conditions de vie des esclaves, leurs habitats, les établissements où ils furent asservis – souvent détruits mais dont subsistent les fondations –, les enclaves du marronnage, les rites d’inhumation, l’état sanitaire des défunts, leur âge, leur sexe, etc. Les archives du sol apportent des informations sans équivalent dans les sources écrites qui, lorsqu’elles existent, sont pour la plupart univoques – émanant de l’État, des négriers ou des propriétaires.

Une documentation nouvelle

En étudiant la culture matérielle des esclaves, l’archéologie – en particulier, depuis une vingtaine d’années, l’archéologie préventive – contribue de façon décisive aux recherches sur l’esclavage colonial. La traite, l’habitat, la vie quotidienne, le marronnage ou les pratiques funéraires bénéficient ainsi d’une documentation nouvelle.
Des fouilles récentes au Brésil, en Afrique de l’Est, en Afrique du Sud et au Ghana, ainsi que des recherches sous-marines livrent des données importantes sur la traite négrière. Si les quartiers d’esclaves – les rues cases-nègres – ont presque tous disparu, ils subsistent dans le sol à l’état de structures archéologiques dont l’étude est d’un grand intérêt historique. Des travaux en Louisiane, à Cuba, aux Antilles françaises, au Brésil et au Cap-Vert renouvellent la documentation sur l’habitat et la culture matérielle des esclaves.

Une meilleure prise en compte

Plus difficile à appréhender en archéologie, le marronnage est aujourd’hui étudié aux États-Unis, à Cuba, au Brésil, à La Réunion et à l’Île Maurice. L’étude des "cimetières" aux États-Unis, en Guadeloupe, en Martinique ou à La Réunion fournit des informations remarquables sur les conditions d’inhumation des esclaves et sur les pathologies caractéristiques de populations asservies (carences, dégradations de la dentition, infections, maladies dégénératives...).
Confrontant études de cas et synthèses sur l’archéologie de l’esclavage aux États-Unis, à la Barbade, à Cuba, au Brésil, en Colombie, aux Antilles françaises, au Cap-Vert, en Afrique de l’Est, du Sud et de l’Ouest, à La Réunion et à l’Île Maurice, ce colloque fait le point sur les avancées récentes de la connaissance de la traite, de l’esclavage et du marronnage et propose une meilleure prise en compte du patrimoine archéologique du système esclavagiste, de sa conservation et de sa mise en valeur.

Françoise Vergès : Mise en perspective

Dans la présentation du colloque international de cette semaine à Paris sur l’archéologie de l’esclavage, Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, donne son point de vue sur cette problématique.

Pourquoi une archéologie de l’esclavage ? « Plonger dans le passé est condition et source de liberté » (Frantz Fanon).

Il est presque naturel d’associer archéologie et esclavage – tout particulièrement celui qui s’est déroulé dans les colonies françaises entre le 16ème et le 19ème siècle – tant ces siècles ont été recouverts de couches successives de silence. Il a donc fallu creuser patiemment et faire apparaître lentement ce qui était enfoui dans les archives, les mémoires, les journaux de bord des négriers, les registres des plantations...

Dans ce travail, l’archéologie occupe une place singulière. Longtemps négligée, elle nous apporte des connaissances passionnantes sur la vie des femmes et des hommes réduits en esclavage dans les colonies européennes. Les fouilles entreprises depuis quelques années seulement ont déjà montré à quel point cette discipline était fondamentale.

De la découverte d’un cimetière d’esclaves

à la création d’un service d’archéologie à La Réunion

La mise au jour en 2007, par le cyclone Gamède, de sépultures oubliées sur le rivage de l’île de La Réunion provoqua une grande émotion dans ce département d’Outre-mer privé d’un service en raison d’histoire jugée trop récente et d’une absence de peuplement antérieur à la prise de possession par les Européens au xviie siècle. Cette singularité a été corrigée en 2010 par la mise en place d’un service au sein de la direction des Affaires culturelles de l’océan Indien, chargé de structurer la discipline sur un terrain nouveau, au même niveau scientifique que dans les autres régions de France.

L’une de ses premières opérations a consisté à retourner en 2011 au "cimetière marin" de Saint-Paul pour y sonder cette zone de sépultures située dans les sables, hors des murs du cimetière historique créé à la fin du XVIIIe siècle, au bord de l’océan. Si les fouilles retrouvent évidemment, en contexte colonial, les pratiques funéraires européennes de l’Époque moderne, les données anthropologiques et historiques désignent un espace ayant vraisemblablement accueilli des sépultures d’esclaves. La découverte de mutilations dentaires sur le squelette d’une jeune femme permet non seulement de diagnostiquer l’origine africaine de l’individu mais également de comparer ces données aux sites référents au Nouveau Monde.

Édouard Jacquot, service régional de l’archéologie, DAC de l’océan Indien


L’archéologie du marronnage à La Réunion : l’exemple

de la « vallée secrète » dans le cirque de Cilaos

Reposant sur le système esclavagiste, l’économie de plantation à La Réunion prend son essor dès 1719, exigeant l’introduction massive d’esclaves africains et malgaches, population asservie qui restera toujours majoritaire dans la colonie. Les conditions de vie servile sont aussi pénibles qu’ailleurs

et les résistances au système nombreuses. Parmi celles-ci, le marronnage fut important à La Réunion. L’intérieur de l’île, formé par deux massifs montagneux au relief escarpé, constitue un refuge naturel pour ces esclaves fugitifs. Les archives traitant de ce phénomène étant très lacunaires, seule l’archéologie permet d’en appréhender la réalité matérielle. En juillet 2011, une exploration pionnière a mis en évidence un des sites représentatifs du marronnage à La Réunion, préservé et inconnu des sources écrites comme orales : la « vallée secrète » dans le cirque de Cilaos. Les données archéologiques, corrélées au contexte topographique, aux informations archéozoologiques et botaniques apportent un éclairage inédit sur la survie de ces populations marronnes.

Anne-Laure Dijoux, archéologiste au Conseil général de La Réunion



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