Culture et identité

L’Opéra du bout du Monde

Ce vendredi à l’Espas Leconte de Lisle à Saint-Paul

Témoignages.re / 16 mai 2012

Après le Plaza Saint-Denis, le théâtre Vollard et Ohana cinéma proposent ce vendredi 18 mai à 20h à l’Espas Leconte de Lisle de Saint-Paul une soirée exceptionnelle avec la projection en avant-première d’un documentaire de 96 mn "L’opéra du Bout du Monde", une prestation de la soprano Natacha Rajemison et Juliette Mandine au piano, un débat et pour finir la projection de Maraina (90 mn). Entrée libre. L’auteur et le compositeur répondent à nos questions

Qu’est-ce que "l’Opéra du Bout du Monde" ?

Emmanuel Genvrin : "L’Opéra du Bout du monde" est un film de Marie-Clémence et César Paes dans les coulisses de l’opéra "Maraina", ce premier opéra réunionnais qui a voyagé en métropole en passant par Madagascar. Marie-Clémence est d’origine malgache, César d’origine brésilienne. C’est un couple qui réalise des documentaires musicaux. Ils sont également éditeurs et animent une boutique dans le 20e à Paris, le rendez-vous des amoureux de la Grande Île.

Jean-Luc Trulès : Le cœur du film est le voyage des artistes et des techniciens de "Maraina" jusqu’à Fort Dauphin par la route, enfin, par moment il n’y en avait plus ! 3000 km aller-retour, 6 jours de voyage. Une expérience extraordinaire, initiatique. Nous voulions « malgachiser » "Maraina".

Pourquoi ?

J.L. T. : Nous considérions Madagascar, dans toute sa diversité, comme la matrice des cultures et des musiques de l’Océan Indien. La Grande île nous attirait comme un aimant.

E.G : Les premiers habitants de La Réunion, noirs ou blancs sont à chercher chez les Antanosy et les colons de Fort Dauphin. En psychanalyse on dit que l’être humain se forge dans ses toutes premières années, ce doit être pareil pour les peuples. Donc il fallait aller à Fort Dauphin.

J.L. T. : Ceux qui ont vécu cette expérience ont mis du temps à s’en remettre, pas seulement les vazaha de la troupe mais les antananariviens qui ne connaissaient pas le sud malgache. Madagascar est « impressionnant », on le sent dans le film.

Qui a eu l’idée de ce documentaire ?

E.G. : La demande qui est venue de nous, du théâtre. Avec l’essor des nouvelles technologies il était nécessaire d’explorer de nouveaux débouchés. Dit autrement, le spectacle vivant est par définition éphémère et au fil du temps l’instant de la représentation est devenu rare. L’apport des captations, des livres, des documentaires est le bienvenu pour prolonger le spectacle. On avait croisé Marie-Clémence et César au festival du film d’Afrique et des îles du Port. C’est un petit miracle qu’ils aient accepté.

J.L. T. : Les tournées de "Maraina" sont achevées depuis 3 ans. Or la captation de Silvia Monfort a été diffusée sur Réunion Première en janvier et aujourd’hui on en reparle grâce à "L’Opéra du Bout du Monde". Cela permet de continuer l’aventure. Ecrire un opéra est un travail intense, un investissement de plusieurs années. On est toujours frustré de jouer si peu. C’est de la musique faite pour durer, savante, écrite sur partition, on se console en disant que l’œuvre sera jouée par d’autres, dans vingt ans, dans cent ans. On crée le patrimoine de demain.

E.G. : Autre chose. On se doutait bien que la création d’un opéra péï serait un challenge pour Vollard, une bataille loin d’être gagnée d’avance. On s’est senti moins seuls avec des caméras à nos côtés. Elles nous ont obligés à tenir bon, à ne jamais abandonner. Elles agissaient aussi comme une protection, un regard extérieur, un témoin. Quand ça tanguait, quand on doutait, elles étaient là.

La création d’un opéra d’outremer est-il le propos du film ?

E.G. : En fait non, car le film, qui aurait pu parler des problèmes de production spécifiquement réunionnais, n’en parle pas. Il explore les liens avec Madagascar.

J.L. T. : On n’a jamais dit à César ou Marie-Clémence filmez ci, filmez ça, dites ceci, dénoncez cela. On n’est pas intervenus. Les réalisateurs n’étaient pas à notre service, c’est pourquoi l’œuvre est si singulière et si originale.

E.G. : Ils se sont retrouvés avec une masse de rushs, d’interviews, etc. Ils ont fait un tri. Ils avaient de quoi faire plusieurs films avec des points de vues différents, comme disent les anglo-saxons. Le montage a pris 3 ans, eux aussi ont douté, bien sûr. C’est un film d’auteurs. Le montage est étonnant, il n’y a pas de voix off ou de commentaires.

J.L. T. :
Et la musique est celle de l’opéra, en permanence. C’est elle qu’on entend lors des répétitions-piano, on l’entend en fond sonore, on l’entend fredonner. C’est pourquoi on propose la captation en deuxième partie de soirée. Le film donne envie de voir le spectacle, on le propose à ceux veulent rester.

E.G. : A terme il est prévu un coffret DVD avec "L’opéra du bout du monde" d’un côté et la captation de "Maraina" de l’autre.

Vollard, où en êtes-vous aujourd’hui ?

E.G. : Après les sous-titrages de notre deuxième opéra "Chin" en anglais, on a réalisé les sous-titrages en chinois. Nous envisageons une tournée en Chine à Su Zhou, Shanghai, Pékin, Shen Yang, Canton. Grâce à la fondation Beaumarchais, on a pu engager une traductrice, très compétente, également violoniste, Jinhui Zhang, grâce au baryton Heng Shi, grâce au musicien Guo Gan, tous deux interprètes de "Chin", on a amorcé les contacts là-bas. C’est une nouvelle aventure, il faut trouver des aides, des partenaires, des sponsors. L’art lyrique connait un véritable engouement en Chine, nous avons, La Réunion une carte à jouer. En partenariat avec le théâtre de Vitry, à la fin du mois nous avons un échange avec l’orchestre du conservatoire de Shanghai en concert là-bas.

Vous avez eu les honneurs du journal "Le Monde"(*)…

E.G. : Grâce au "Monde" et à d’autres médias, nous avons une visibilité nouvelle, une petite notoriété, nous avons été reçus également deux fois au ministère, mais les choses sont lentes dans l’art lyrique et le milieu de l’opéra a besoin d’oxygène, d’ouverture, de renouvellement. Les artistes attendent beaucoup de Hollande.

J.L. T. : Et l’Outre-mer a son mot à dire. L’éternelle confrontation musique ancienne-musique contemporaine, musique tonale-musique sérielle, Boulez-pas Boulez commence à peser. Il y a d’autres univers musicaux dans d’autres continents. A nous de jouer.

E.G. : En ce moment nous prenons contact avec les compositeurs et librettistes « vivants ». Il y a quelque chose à faire.

Où en est votre opéra sur Freedom ?

J.L. T. : Il est en chantier, en écriture. On auditionne, aussi. On a le projet de le jouer au Chaudron, en écho aux émeutes, un beau challenge, en plein air, ou sous chapiteau. En tous cas il faudra innover. Y compris musicalement, y compris dans le livret.

E.G. : Oui, on a été sensibilisés à ces événements, on ne peut pas rester sans voix. Il est ridicule de tout ramener au prix de la bouteille de gaz. Après les émeutes de 91 on a créé l’espace Jeumon, laboratoire de la modernité des cultures créoles. Puis les collectivités locales, l’Etat n’ont cessé d’être ambivalents, de se défiler. Les associations ont été étouffées les unes après les autres, Live, le Cri du margouillat, le Kabar bar, Jeumon Arts Plastique, Vollard-théâtre. Un beau gâchis. Tout le monde regrette. Et en 2012, on fait quoi ?

J.L. T. : Jeumon a été rasé à coup de bulldozer une semaine avant les émeutes de février.

*Chin a bénéficié d’une longue critique de marie-Aude Roux dans Le Monde du 1er octobre 2011. Emmanuel Genvrin a eu droit à son portrait dans l’édition du 22 mars 2012.


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