Culture et identité

La bataille décisive

"La Révolte de Saint-Leu" publiée dans "Témoignages" en 1966 Les Réunionnais ont le droit de connaître toute leur Histoire — 3 —

Témoignages.re / 16 avril 2011

Après les premières victoires dans les habitations, les révoltés cherchent à prendre le contrôle de Saint-Leu. C’est quand ils commencent à marcher vers ce qui est aujourd’hui la mairie qu’a lieu la bataille décisive, dans une plantation de café.

IX- Le départ du bataillon

Le départ du bataillon

Avant 9 heures, le bataillon prend le départ, et se met à gravir le sentier du Gros-Prunier qui serpente à travers le passage de la Ravine des Poux.
Fougeroux, bien qu’il soit privé de l’usage d’un bras, a été désigné d’un accord unanime pour prendra la direction des opérations en raison de la qualité d’ancien militaire. Il a son fusil, des pistolets et son sabre.
Paulin, la carnassière d’Armel Macé au cou, ferme la marche en compagnie de quelques autres esclaves.
Arrivés à l’endroit où le sentier du Gros-Prunier débouche sur le chemin de Ligne, Fougeroux prend le chemin de Ligne sur la droite en direction du Pas de Bellecombe, sur le passage de la Ravine du Trou.
A la hauteur de la propriété de Lossandière, c’est-à-dire à proximité des habitations d’Arsène Dennemont, d’Armel Macé et de Jean Macé, la troupe perçoit dans le lointain les cris des révoltés et sons de leurs instruments.

Les premiers succès de la révolte

Après la mort de Martyr, et celle d’Armel Macé, Elie et ses hommes se sont rendus maîtres de la plupart des habitations de la région.
Au fur et à mesure de leur avance, Elie exhorte les esclaves libérés à le suivre : certains, par fidélité ou par soumission à leurs maîtres, ou encore par peur, refusent, d’autres viennent grossir les rangs des émeutiers, C’est notamment le cas de Caprice, esclave chez J.B. De Villèle.
Se rendant bientôt compte qu’il ne leur reste plus grand-chose à faire dans le coin, Elie décide de descendre sur Saint-Leu, car il pense, à juste titre, mais un peu tard, que c’est là que se jouera le sort de la révolte.

Le plan de bataille de Fougeroux

Fougeroux les entend venir et comprend aussitôt qu’ils ont l’intention de gagner Saint-Leu. Il en déduit qu’il faut non seulement les arrêter, mais que c’est précisément à l’endroit où il se trouve que doit avoir lieu l’affrontement décisif.
L’endroit en question est une plantation de café, cela lui permettra de dérober ses hommes à la vue des révoltés pendant un certain temps. Il divise son bataillon en deux pelotons : l’un va prendre position sur la droite du terrain, l’autre sur la gauche. Enfin, pour barrer la route de Saint-Leu, Fougeroux place les esclaves qui les ont accompagnés à la sortie du champ.
Sa tactique consiste à laisser la bande des révoltés s’engager sur le terrain, puis à les prendre entre les feux croisés des deux pelotons, mais sans que ces derniers les laissent trop se rapprocher.
Lorsque la fusillade aura décimé les rangs de l’adversaire, et semé le désarroi, à ce moment, les deux pelotons pourront abandonner le fusil au profit du sabre et donner l’assaut final.

X- La défaite des révoltés

La bataille

Bientôt les révoltés apparaissent à l’entrée de la plantation, Elie en tête, suivi son frère Jules, d’Hercule et de Vincent.

Ils aperçoivent au fond de la plantation, derrière les caféiers, le groupe de Noirs postés par Fougeroux, et croyant qu’il s’agit de Noirs venus rallier les rangs de la révolte, ils s’élancent à leur rencontre.

C’est alors que, sur l’un des côtés, le premier coup de feu éclate : Vincent tombe, foudroyé. C’est le signal de la fusillade générale, et Hercule tombe à son tour, frappé en pleine poitrine, sur le corps de Vincent.

Un à un, les hommes sont abattus, autour d’Elie qui se rend compte trop tard du piège dans lequel il est tombé. Il se rend compte de sa méprise : les Noirs qu’il avait aperçus au fond sont en fait dans le camp de ses adversaires.

Le désarroi des révoltés est total, d’autant plus qu’ils ne peuvent même pas estimer les forces de l’adversaire, dissimulés de chaque côté du terrain, derrière les caféiers.

Déjà une trentaine d’hommes sont tombés sous les balles. La panique s’empare des autres, qui s’enfuient dans toutes les directions, dont la plupart sont rapidement capturés par les Blancs qui se sont lancés à leur poursuite.
Elie bondit à travers les caféiers, les balles sifflent autour de lui, mais aucune ne l’atteint, et il est bientôt hors de portée.

La défaite des révoltés est consommée, la victoire des Blancs est totale : dans les rangs de la révolte, une trentaine de morts, plusieurs dizaines de prisonniers et quelques fuyards dispersés, parmi lesquels Elie, qui a réussi à s’échapper.

La mort de Caprice

Dans l’allée de Lossandière, un des révoltés en fuite tombe, il a plusieurs blessures et il perd son sang en abondance. Joseph Dejean est sur lui, il lève son pistolet pour l’achever.

Il s’agit de Caprice, esclave de J.B. De Villèle, qui vient de rallier les rangs de la révolte. Caprice a été élevé dans la religion chrétienne, mais il n’est pas baptisé. Il demande cette grâce ultime avant de mourir. Joseph Dejean arrête son geste et acquiesce à la dernière volonté du blessé. Avec un coco, il va puiser un peu d’eau au creux d’un rocher et baptise celui qui doit mourir. Puis il lui brûle la cervelle.

La révolte des Noirs de Saint-Leu est terminée.

(A suivre)


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