Culture et identité

« La démocratie coloniale gomme les boubous de notre histoire »

Danyèl Duriès présente son exposition "À fond de cales", à voir jusqu’à samedi

Témoignages.re / 7 mai 2012

"Témoignages" a déjà plusieurs fois invité les Réunionnaises et les Réunionnais à aller voir la très belle et très émouvante exposition réalisée par Danyèl Duriès sous le titre "À fond de cales". Elle est présentée jusqu’au samedi 12 mai prochain au 1er étage de l’ancien Hôtel de Ville de Saint-Denis, du mardi au samedi de 14h à 17h. Cette exposition très précieuse pour cultiver notre mémoire historique présente une douzaine de navires négriers, où étaient calés nos ancêtres esclaves, et des documents historiques, comme par exemple des gravures sur les marchés d’esclaves en Afrique. Nous publions aujourd’hui de larges extraits d’un document où Danyèl Duriès nous parle de son travail et de son exposition. Les inter-titres sont de "Témoignages".

Mon travail consiste à fabriquer des maquettes de vaisseaux anciens datant des 17ème et 18ème siècles, tout en leur donnant une touche d’originalité. Ce qui les distingue des maquettes traditionnelles et de ce que vous pouvez voir dans des magasins artisanaux.
Mes modèles sont inspirés des planches de l’album de Colbert, de lithographies et des ouvrages de la marine de l’époque.
Même si cela ressemble à première vue à des maquettes, ce ne sont en fait que des "pseudo maquettes". Elles ne sont pas des reproductions à échelle réduite, comme on pourrait le supposer, mais il s’agit de vaisseaux fabriqués en toute liberté, de créations très personnelles et de pièces uniques.

Une période douloureuse

Par ces réalisations, mon but est de mettre modestement en exergue les différentes monographies de la période du début de notre "civilisation". Je leur attribue une valeur essentiellement culturelle.
Ces splendides vaisseaux qui ont sillonné l’océan Indien, en particulier vers l’île de La Réunion aux 17ème et 18ème siècles, sont des témoins de cette période douloureuse de notre histoire.
Toutefois, j’ai réalisé les différentes phases de la construction de ces vaisseaux après un long apprentissage autodidacte, technique et pratique des différents composants. J’ai approfondi l’étude de ces documentations consacrées aux œuvres maritimes et de chaque élément, comme la coque, les voilures, les gréements, etc. tout en m’inspirant de photos, lithographies, dessins et œuvres picturales d’époque.

Un univers violent

Ma motivation est de faire partager ma passion pour l’histoire de la flotte de l’époque, en l’exposant dans un espace réduit, en faisant découvrir ces témoins de l’Histoire de la façon la plus attractive possible, en alliant harmonie et précision documentaire. Je veux aussi mettre en valeur les différents ornements et des ouvrages d’art comme la proue.
Il était nécessaire de rendre compte avec rigueur des différents aspects de la construction navale de cette époque, de ressortir avec finesse les aspects bruts dans un univers violent comme on l’imagine à cette époque, et en même temps ne pas perdre de vue le sens artistique présent à cette période, riche de créativité, tel que l’art baroque, un fabuleux héritage qui nous fut transmis inconsciemment.
Il s’agit tout simplement de représenter d’une façon didactique les vaisseaux, ces bâtiments qui ont fait commerce, et ont pris part dans le marché de la traite et le début de l’histoire de La Réunion.

Une démocratie qui arrache les racines du peuple réunionnais

Mon travail est aussi la réponse d’une lutte engagée entre l’oubli et le futur. L’investigation est la mise en parallèle du système de l’esclavage et le traitement d’un système de conditionnement marchand de notre société.
Hélas, depuis des années, notre société médiatiquement militante et influente prêche pour la sublime démocratie coloniale ; celle qui, sous l’aspect brillant et chimérique, bafoue, criminalise, culpabilise, intoxique, humilie ; celle qui gomme les boubous de notre histoire ; celle où l’on récuse le passé pour réaliser des performances superficielles ; celle qui arrache les racines du peuple réunionnais.
L’abjection à l’abîme dans le système de l’esclavage, en dépit des manifestations festives, la traite et son organisation marchande des Noirs n’est pas vulgarisée autant que je veux. Ce qui fait que notre devoir de mémoire n’est pas résolu.
Notre pays n’a pas fait son deuil, notre mémoire mérite de prendre toute sa place dans la résistance et la reconnaissance des traitements qu’ont subis nos ancêtres.
J’accepte mal que l’espace conquis qui nous est dû comme un héritage, par des luttes, des combats de nos anciens militants culturels pour la liberté et l’égalité d’expression, soit bafoué, squatté par un unilatéralisme, une culture uniforme, voire une sous-culture.

Les richesses de notre culture ancestrale

Mon projet est de démontrer les atouts et les possibilités que nous avons dans ce domaine : les expositions, les débats des artistes, des écrivains, des historiens… Et il s’inscrit dans une démarche qui aura pour vocation de démontrer les richesses de notre culture ancestrale, sa vitalité et la diversité créatrice de nos artistes.
J’ai constaté au cours de plusieurs petites expositions, lorsque l’on me sollicitait et que ma comptabilité était propice, que le public est très intéressé par cette démarche, et plus encore lorsque d’autres artistes tels que des sculpteurs, des artistes peintres, des troupes de comédie musicale et des groupes maloya se lient à la démarche didactique. Le sens et l’esprit que je veux faire passer et partager ne sont pas une démarche marchande, mais bien culturelle.
La faisabilité d’un tel projet doit s’inscrire dans une stratégie à long terme de reconnaissance de notre culture, de notre histoire et de notre patrimoine, en revalorisant des lieux et des dates marquantes par le moyen de manifestations culturelles.

Construire notre société sereinement

Bien sûr, les exposés que j’ai présentés ont manqué de la connaissance monographique de notre marine et de la chronologie de notre histoire. En effet, une part importante de noms de vaisseaux, leur destination et leur but me sont inconnus et difficilement trouvables.
Mais, en dépit de ces petites lacunes de savoir historiographique, j’ai la volonté d’apporter ma part dans la vulgarisation de notre histoire, et de m’impliquer dans cette recherche de notre identification avec un bon encadrement. D’autant plus que des rares expositions sur cette période de la traite et son organisation sans critique aucune ont leur raison d’être dans une vision complémentaire et sont un enrichissement intellectuel pour tous.
À mon sens, il n’y a pas de thématique réelle d’attraction visuelle, comme les vaisseaux en eux-mêmes, le débarquement des esclaves, les brimades infligées, etc.
En somme, ce que je ressens, c’est le sentiment profond que nous n’avons pas fait encore notre travail de deuil du passé, pour justement passer à autre chose, comme les autres pays l’ont fait de leur période coloniale. Nous sommes encore à la traîne de notre reconstruction identitaire. Il y a une zone d’ombre dissimulée, ce qui met un frein à notre développement et notre vitalité. Il faut mettre en évidence avec véhémence cette période noire de l’histoire enfouie en nous, pour ensuite pouvoir tourner la page et enfin construire notre société sereinement.


Kanalreunion.com