Culture et identité

La langue créole, ciment de la société réunionnaise

23ème colloque de la Flarep

Témoignages.re / 29 octobre 2009

Le 23 ème colloque de la Flarep (Fédération pour les langues régionales dans l’enseignement public) s’est achevé hier au Conseil Régional. Pendant trois jours, le colloque a abordé le thème du "créole réunionnais : langue maternelle et régionale, enjeu sociétal".

La dernière journée a été réservée à un tour d’horizon de la "structuration des politiques publiques pour le développement et la diffusion des langues régionales", ainsi qu’à un débat sur la législation. Car, comme le souligne Thierry Delobel, président de la Flarep, la reconnaissance des langues régionales s’est faîte « du bout des lèvres » dans le cadre de la Constitution le 21 juillet 2008.
La Corse, la Bretagne, l’Alsace, ou encore le pays Basque partagent avec la Réunion ce même souci de reconnaissance des langues régionales, la volonté de développer le bilinguisme, notamment par le biais de l’enseignement public. Les échanges d’expériences, la fédération des associations contribuent à atteindre ces objectifs.

Vers un « bilinguisme vivant »

Mais le créole réunionnais a ses spécificités. Et les enjeux liés à sa valorisation et à sa préservation sont essentiels au développement même de la société réunionnaise. Dans son discours d’accueil, le président de la Région Paul Vergès a souligné « le rôle décisif de la langue créole dans la cohésion de la société réunionnaise », au fil de ses trois siècles d’histoire marqués par l’esclavage puis le colonialisme. Non seulement le créole réunionnais s’est forgé pour permettre à des individus venus du monde entier de communiquer, mais aussi elle a servi de fondement à la construction des éléments de notre culture. « La culture orale est basée sur l’expression de nos valeurs culturelles par le créole », insiste Paul Vergès.
Que deviendrait cette unité réunionnaise sans sa langue commune, parlée par tous ? Résistera t-elle aux bouleversements à venir, démographiques, climatiques, aux problèmes sociaux ? Il ne s’agit pas pour autant de rejeter la langue française, langue officielle et ciment de la nation. Mais d’aboutir à un réel « bilinguisme vivant ». Consolider la langue créole, c’est aussi un atout pour le co-développement régional.
L’école a un rôle central à jouer. Ce qu’elle commence à bien faire, après avoir contribué à produire plus de 100.000 illettrés. Le Recteur de l’académie, Mostafa Fourar, a évoqué hier « un enseignement réfléchi, innovant » pour une cohabitation harmonieuse du créole et du français. Sur les deux dernières rentrées scolaires, 16 classes bilingues ont été ouvertes en maternelle. L’académie dispose aujourd’hui de 110 enseignants habilités, contre 7 seulement il y a 7 ans. Dans l’enseignement secondaire, 21 professeurs sont certifiés en créole.
« Nous sommes 800.000 créolophones aujourd’hui, nous travaillons à ce qu’il y en ai un million », a conclu le président du Conseil régional.

Edith Poulbassia


Corse et basque à l’école

Un train d’avance

À l’île de beauté, 98% des élèves de l’école maternelle et élémentaire reçoivent un enseignement de la langue corse, à raison d’au moins une à trois heures hebdomadaires. 20% des élèves sont en classe bilingue. L’offre d’enseignement est obligatoire depuis 1988. « Dès que l’offre est là, il y a plus de demandes des parents pour les classes bilingues. Les demandes de dérogations sont presque nulles », affirme Françoise Graziani, chef de service de la langue et de la culture corse à la Collectivité territoriale Corse (CTC). Dans l’enseignement secondaire, 13% des collèges ont une section bilingue, les lycées sont peu avancés. En 6ème, l’inscription à l’enseignement de la langue corse est automatique. Ce n’est qu’au bout de quelques mois que les élèves choisissent de continuer ou non. 75% des élèves poursuivent, mais au lycée ils ne sont plus que 20% à suivre l’enseignement. Dans certaines formations professionnelles (tourisme, sanitaires et sociales) pour adultes financées par la Collectivité, l’enseignement de la langue corse est obligatoire.
Au-delà de l’école, la CTC favorise la promotion du corse dans les secteurs de la petite enfance (« bilinguisme précoce »), des loisirs jeunesse, auprès des familles. 10% des communes ont adhéré à la Charte de la langue. Objectif pour le CTC, dépasser le débat identitaire, le nationalisme, pour le bilinguisme, puis le plurilinguisme.

Au Pays Basque, la politique linguistique est confiée à un Groupement d’intérêt public. « Le coeur de cible est la jeune génération », précise Max Brisson, président de l’Office public de la langue basque.
L’euskara (langue basque) est confronté à « un processus de déclin ». En 1991, seul 33% des 220.000 habitants du pays parlait la langue. En 2006, ce chiffre a chuté à 23,5%... L’école est le moteur de la « reconquête linguistique », et les premiers effets se font sentir. 48% des écoles publiques proposent des sections bilingues en 2009. 31% des élèves de l’école primaire suivent ainsi un enseignement bilingue, 39% des maternelles, 27% dans l’enseignement secondaire. L’Office public s’efforce de définir une carte de l’offre d’enseignement pour couvrir l’ensemble du territoire. Objectifs aujourd’hui, la continuité de l’enseignement de la langue dans le secondaire, et la promotion dans le périscolaire.

E.P.


Créole à l’école

Une chance à saisir

À l’école, les langues corse et basque ont une longueur d’avance sur le créole réunionnais. Le consensus domine pour ces deux langues. Ce qui, Alain Armand l’a rappelé, n’est pas le cas pour le créole même si les mentalités évoluent. Il faut encore se battre contre les effets du « mépris des colonisateurs » évoqué par le président du Conseil régional. Prouver que le créole est une langue, qu’elle est riche, belle, créative, qu’elle a une place à prendre à l’école, à côté du français.
Mais sur un autre plan, La Réunion a de la chance. Le créole est toujours une langue maternelle et bien vivante. Elle participe toujours à la cohésion sociale. La « reconquête linguistique » n’est pas encore d’actualité. Mais pour combien de temps ? Alors, donner sa place au créole à l’école maintenant est une occasion à saisir. Non pas pour aboutir au « kréol partou toultan ». Mais pour un « bilinguisme vivant », créole et français.

E.P.


Kanalreunion.com