Culture et identité

La mobilisation de toutes les organisations démocratiques

La répression contre le peuple réunionnais dans les années 1950-1970 (2ème partie)

Témoignages.re / 15 octobre 2010

Voici la suite de notre article d’hier concernant l’ordonnance signée le 15 octobre 1960 par le Premier ministre Michel Debré, seulement appliquée aux Départements d’Outre-mer, et qui allait soulever indignation et colère à La Réunion au cours de la décennie 1960. Cette ordonnance sera abrogée par l’adoption à l’unanimité d’un projet de loi par l’Assemblée nationale, le 10 octobre 1972.

Dès le lundi 21 août, d’innombrables initiatives sont prises dans toute l’île afin d’exprimer la colère et l’indignation des travailleurs réunionnais devant l’arbitraire qui frappe leurs compatriotes fonctionnaires. Le jeudi 24 août, un collectif composé des dirigeants du Syndicat National des Instituteurs (SNI), de l’Union Départementale des Syndicats CGT (UD-CGT), de la Fédération des Oeuvres Laïques (FOL) est chargé d’organiser notamment une magnifestation au cinéma Rio à Saint-Denis, le dimanche 3 septembre 1961, en présence des victimes de l’ordonnance qui doivent quitter l’île deux jours plus tard.
Au cours de ce rassemblement empreint de gravité dans une salle du Rio archi-comble, les responsables de toutes les organisations démocratiques de l’île dénoncent l’illégalité d’une mesure qui frappe des Réunionnais pour la seule raison qu’ils participent au combat de leur peuple, visant à faire de La Réunion une terre de liberté, de justice et de fraternité. Ils s’engagent à mettre tout en œuvre pour que cesse l’arbitraire.
La parole est ensuite donnée à l’instituteur Max Rivière, qui s’exprime au nom de ses camarades proscrits. Le syndicaliste dionysien déclare notamment : « Le gouvernement nous frappe parce que nous dénonçons la réalité coloniale imposée à notre peuple (...). Dans notre activité politique, syndicale, comme d’ailleurs sur le plan professionnel, le gouvernement n’a pu, à aucun moment, retenir contre l’un quelconque d’entre nous un seul acte susceptible de poursuites judiciaires, une seule faute, (...) un manquement à l’honneur et à la probité. Il ne restait plus à ce gouvernement que l’arbitraire absolu. Il l’a choisi (...), apportant lui-même la preuve que les DOM sont bien des territoires d’exception ».
Avant de se séparer, l’assemblée du Rio adopte une motion dans laquelle elle exige l’abrogation de l’ordonnance du 15 octobre 1960 ; elle décide ensuite de constituer un Comité d’action pour l’abrogation de l’ordonnance du 15 octobre 1960, dont la présidence sera confiée au gouverneur honoraire de la France d’Outre-mer, Anatolien Vincent-Dolor.
Le 5 septembre 1961, l’embarquement des exilés à Gillot se fait en présence de quelques personnalités et d’imposantes forces de police. Et à son arrivée à Orly, ce convoi de la honte ne peut accéder à l’aérogare, où il est attendu par une forte délégation de Réunionnais, que par une porte dérobée.

Un combat de plus de 11 ans

Dès leur installation dans la région parisienne ou en province, les fonctionnaires exilés commencent le combat pour leur retour. C’est un combat qui durera un peu plus de 11 ans pour la plupart, malgré le soutien, notamment, de nombreux parlementaires et de juristes, dont il n’est pas possible ici de donner la liste complète. Citons parmi eux :
• Aimé Césaire, député de Fort de France, qui, le 22 septembre 1961, dans une question orale avec débat, « exprime à Monsieur Debré l’inquiétude que lui cause la politique de répression actuellement suivie par le gouvernement dans les DOM (qui aboutit à) la suppression dans ces territoires des libertés démocratiques les plus élémentaires ».
• Maître Louis Labadie, du Barreau de Paris, qui déclare : « en sanctionnant non pas le trouble mais le comportement de nature à troubler l’ordre public, la disposition législative recrée un véritable délit d’intention et constitue une violation certaine de la liberté d’opinion et d’expression (...). En fait, cette ordonnance permet au Pouvoir de frapper d’une véritable peine de bannissement tout fonctionnaire dont (...) la pensée politique ne traduirait pas une servilité totale au régime ».
Quant à nos compatriotes exilés, ils s’empressent de se pourvoir devant les juridictions administratives, qui leur donnent entièrement raison, et demandent aux différents ministres concernés d’annuler les décisions de mutation visant tous les plaignants. Si les ministres se gardent bien de faire appel des arrêts rendus par les juges, ils refusent obstinément d’exécuter les verdicts prononcés. Le 17 juin 1966, le ministre de l’Education nationale, au mépris de la chose jugée, se permet même d’écrire à Rolant Robert : « après examen de votre dossier, j’ai décidé, en application de l’ordonnance du 15 octobre 1960, votre maintien en Métropole ». Il s’agit en fait d’un abus de pouvoir caractérisé car l’ordonnance « scélérate » — le mot est de Victor Sablé, député de la même famille politique que Michel Debré — prévoit le « retour » et non le « maintien » en métropole.

Des propos scandaleux

Aux dix fonctionnaires dont les noms ont été cités plus haut, il faut ajouter les enseignants Clélie et Boris Gamaleya, ainsi que l’agent des Ponts et Chaussée Yvon Poudroux. Soit au total 13 fonctionnaires réunionnais victimes d’un texte odieux. À ces 13, il convient d’ajouter Iris et Daniel Lallemand, Roger Ueberschlag et Marcel Le Guen, frappés par une mesure qui s’apparente à l’ordonnance du 15 octobre 1960.
Alors que nos compatriotes retenus contre leur gré en France Hexagonale se battaient pour le respect de leurs droits, Michel Debré, devenu député de La Réunion depuis le 5 mai 1963, n’a eu de cesse, au cours de ses fréquents séjours dans l’île, de tenter de justifier les “lettres de cachet” portant sa signature : « L’ordonnance ne vise pas les libres citoyens ; elle ne vise que les gens que l’État paie. (...) L’ordonnance dit que les fonctionnaires payés par l’État ne pourront pas, sur place, déclarer que la politique est mauvaise (...) ». Ces propos scandaleux ont été tenus à la préfecture de Saint-Denis le 30 novembre 1966.

Le recours aux grands moyens

Afin de mettre fin à l’arbitraire qui les frappe, certains exilés ont pris une retraite anticipée ; les frais du voyage retour sont restées à leur charge. L’un d’entre eux, Jean-Baptiste Ponama, a été rayé des cadres fin 1962, pour avoir refusé de regagner son poste en France, après un congé à La Réunion. Roland Robert a eu pour sa part, la chance de bénéficier du soutien du ministre Edgard Faure, qui lui permit de revenir exercer à La Réunion, en septembre 1969.
Quant à la plupart des autres, ils ont dû recourir à l’arme terrible de la grève de la faim, en janvier 1972, pour contraindre le Parlement à voter l’abrogation de “l’ordonnance Debré”. Durant cette douloureuse épreuve, ils ont obtenu l’appui de personnalités politiques et syndicales comme François Mitterrand au nom du PS, Raymond Guyot du PCF, Michel Rocard au nom du PSU, René Bidouze au nom de la CGT et Daniel Mayer, président de la Ligue des Droits de l’Homme. Des personnalités religieuses comme Monseigneur Marty, au nom de l’Épiscopat français, et Monseigneur Guibert, évêque de La Réunion, ont apporté elles aussi une aide précieuse aux grévistes de la faim.
Devant la puissance des manifestations de protestation, organisées tant en France qu’à La Réunion et dans les autres DOM (également frappés par cette ordonnance), un projet de loi déposé par le ministre des DOM-TOM, Pierre Messmer, vient en débat à l’Assemblée nationale le 12 octobre 1972. Ce projet de loi, ne comportant qu’un article relatif à l’abrogation de l’ordonnance du 15 octobre 1960, reçoit l’approbation unanime des députés présents.
Nos compatriotes exilés ont pu enfin retourner à La Réunion. Il n’en reste pas moins que le grave préjudice qu’ils ont subi n’a jamais été réparé, comme le demandait le député communiste Louis Odru.
Avant de tourner une des pages les plus sombres de notre Histoire, comment ne pas déplorer le silence, un silence honteux, observé par le père le l’ordonnance, au cours de l’examen de celle-ci au Palais Bourbon, où il représentait La Réunion.
Un silence d’autant moins compréhensible que 6 mois plus tôt, en visite dans l’île, il répétait inlassablement : « l’attaque contre l’ordonnance est un pur scandale ».

Fin

Eugène Rousse


Kanalreunion.com