Culture et identité

« La reconnaissance de la traite négrière dans l’océan Indien et de l’esclavage comme crime contre l’humanité »

La jeunesse réunionnaise s’empare du 10 Mai

Céline Tabou / 13 mai 2011

Initiative de l’Alliance des jeunes pour l’emploi et la formation, en partenariat avec l’UNEF et l’UNL, la conférence-débat autour de "L’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir" (Édouard Glissant), a réuni plus d’une trentaine de personnes issues du monde éducatif et culturel au Campus du Moufia, le 10 Mai.

Durant trois heures mercredi à l’Université, les débats ont porté sur la place de l’Histoire de La Réunion dans l’Éducation nationale, l’éducation populaire et la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage comme crime contre l’humanité.
Lucien Biedinger, secrétaire du Cercle philosophique réunionnais (CPR), a entamé la seconde table ronde, “La reconnaissance de la traite négrière dans l’océan Indien et de l’esclavage comme crime contre l’humanité”. Ce dernier a qualifié de « nouveau signe » l’organisation par l’AJFER, en partenariat avec l’UNEF et l’UNL, de cette conférence : « c’est un nouveau signe que la jeunesse réunionnaise se prépare à prendre son avenir en main ».

Connaître son passé, pour préparer son avenir

« La philosophie est utile en ce temps de crise, car elle permet d’améliorer notre société et de préparer l’avenir. Il y a un lien entre le passé et le présent » a expliqué Lucien Biedinger. Il a également développé trois idées majeures en lien avec le 10 Mai. « Il n’y a rien de plus important que de faire connaître notre Histoire ». Étouffée par l’Éducation nationale et les médias, « la bataille pour l’Histoire de La Réunion avance, avec entre autres la célébration de l’année Élie ». Ensuite, « l’hommage que l’on doit rendre à nos ancêtres », et enfin « l’immense travail à faire pour faire reconnaître l’Histoire et la Culture réunionnaise ». Pour cette dernière idée, le membre du CPR a évoqué la nécessité « d’être acteur de notre Histoire et de la lutte, car qui dirige et enseigne ? Le système ».
À ses côtés, Émeline Vidot, doctorante sur l’identité et la culture réunionnaise, a mis en avant l’absence de reconnaissance depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. « L’abolition de l’esclavage de la traite négrière et l’émancipation des esclavages en 1848 ont eu lieu sans que personne n’ait exprimé le moindre regret pour ces siècles de commerces honteux ; sans que personne n’ait affiché le moindre signe de répulsion quant au racisme qui est né de ce commerce ».
En effet, comme l’a expliqué Félix Marimoutou, enseignant des Techniques d’expression et de Littérature réunionnaise en langue créole à l’Université de La Réunion, la focalisation des médias ce 10 Mai ne concerne pas les dix ans de la loi Taubira, mais « les trente ans de l’élection de François Mitterrand ». « C’est comme si encore une fois on écrasait la mémoire de l’esclavage ». Celui-ci a également mis en avant l’oubli de l’affaire des quotas et de la stigmatisation faite des Noirs, « certains ont dit tout bas ce que beaucoup pensent encore tout bas. Les Noirs ne sont juste bon qu’à courir et sauter, les Blancs sont les détenteurs de l’intelligence et de la stratégie footballistique ».

Conscientiser les jeunes au 10 Mai

« Il y a une confusion dans laquelle on se trouve quand on parle d’Histoire. Le 10 Mai n’est pas la journée de la commémoration de la loi Taubira, mais d’un évènement historique » majeur dans notre société a précisé Ghislaine Bessière. Deux sphères se confrontent : d’un côté ceux qui souhaitent que les responsables, c’est-à-dire les institutions, soient reconnus coupables pour leurs actes passés et l’idéologie coloniale mise en avant. D’autres appellent à l’implication des Réunionnais dans l’enseignement de leur Histoire et Culture, « car ce ne sera pas l’Éducation nationale qui se chargera d’enseigner à nos enfants et à nos concitoyens l’Histoire de La Réunion », a indiqué Ketty Lisador.
Cela doit passer au-dessus des clivages de communautés « Blanc-Noir-Jaunes-, l’important est de se réapproprier notre histoire et de pousser les jeunes à vouloir l’apprendre », a exprimé Alexis Chaussalet. En conclusion de cette conférence-débat, riche en échanges et questionnements, Gilles Leperlier a ajouté « il reste beaucoup à faire : échanger, conscientiser, faire face aux problèmes de la société, car dix ans après qu’a fait l’État ? Il est temps aujourd’hui de créer un nouveau modèle de société en fonction de notre économie et notre histoire ».

 Céline Tabou 


Les raisons de l’engagement de la jeunesse réunionnaise

• Alexis Chaussalet : « encore énormément à faire »
Alexis Chaussalet, secrétaire de la Maison des lycéens au lycée Roland Garros, élu CA, CVL, CAVL, représentant de l’Académie de La Réunion au Conseil national de la vie lycéenne, et élu 1er suppléant au Conseil supérieur de l’Éducation a expliqué les raisons pour lesquelles il a souhaité s’engager dans cette conférence-débat autour du 10 Mai.
« Il était indispensable de faire une action, en ce jour très symbolique et malheureusement oublié de tous. La place des jeunes dans ce débat me semble tout à fait légitime, quand on voit la faible partie occupée par l’esclavage dans notre éducation. Comment peut-on accepter qu’aujourd’hui un élève ressorte du lycée en ayant obtenu au grand maximum 2 heures de cours d’histoire réunionnaise dans lequel il aura abordé la question de l’esclavage ? Il y a encore énormément à faire afin de permettre à tous ses élèves de pouvoir se libérer de ce tabou de l’Histoire, de l’accepter et d’y travailler afin de constituer les Réunionnais de demain qui cesseront enfin de voir l’Histoire de leur île comme une tache noire à oublier, mais comme un passé historique fort et engagé dans lequel nous devons tous nous retrouver sans aucune honte, mais au contraire avec la fierté d’œuvrer pour une île libérée du joug de toutes les formes d’impérialisme, de domination, d’esclavage moderne ! »

• Gilles Leperlier : « faire honneur à cette date qui marque un tournant historique »
Gilles Leperlier, président de l’Alliance des jeunes pour la formation et l’emploi à La Réunion (AJFER), a de son côté expliqué qu’« à l’Alliance des jeunes pour la formation et l’emploi à La Réunion, nous travaillons maintenant depuis plusieurs années, à la construction d’un projet pour notre île. Cela a nécessité d’aller à la rencontre d’autres jeunes, chez eux, dans leur quartier ne serait-ce pour voir comment ils voient la société réunionnaise et surtout comment ils l’imaginent dans quelques années.
Les problématiques auxquelles nous sommes confrontés, tout le monde le sait, sont nombreuses. Régulièrement, parler aujourd’hui du futur renvoi à se questionner sur notre passé. Le manque de repères est flagrant et, au cœur du développement durable de La Réunion, la question identitaire se pose. La volonté de passer sous silence les faits qui ont marqué notre île et toute sa population ont créé de grandes frustrations.
Ainsi, réparer ces manquements est une des conditions à l’émancipation des peuples. Des avancées ont été faites dans ce domaine. La reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage comme crime contre l’humanité fait partie de ces avancées : la reconnaissance enfin, et le déclenchement d’un processus inverse de tout ce qui a été imposé jusqu’à maintenant notamment à travers le non-enseignement dans les manuels scolaires de l’Histoire de La Réunion. Malheureusement, même si des lois ont été adoptées et même si le 10 Mai a été déclaré comme journée de mémoire, cette date et surtout son impact sont encore méconnus du grand public.
C’est pourquoi, l’AJFER en partenariat avec l’UNEF et l’UNL, a tenu à organiser cette conférence-débat, pour mener ce travail primordial de réflexion sur notre Histoire et faire honneur à cette date qui marque un tournant historique. Bien sûr, ce n’est qu’un début et nous espérons, dans les années à venir, inscrire véritablement cette date dans les rendez-vous importants de chaque Réunionnaise, chaque Réunionnais. Il en va de notre responsabilité. Nous avons le devoir de mémoire, de réflexion, sur TOUTE notre histoire afin de faire évoluer nos mentalités d’aujourd’hui ! »

• Stéphane Maillot : conscience de son passé pour mieux préparer son avenir
Stéphane Maillot, président de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), a expliqué qu’il était « important de célébrer le 10 Mai, car quelqu’un qui ne connaît pas son passé ne peut pas prétendre à un avenir digne de ce nom. Cette loi qui reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité est également une loi qui acte que l’outre-mer a été touché par ce système colonial.
Célébrer cette loi est une occasion de se remémorer ceux qui ont vécu ce crime et ceux qui descendent des familles d’esclaves. Le 10 Mai est une date importante, célébrée à l’échelle nationale, même si pour les Réunionnais, le 20 Décembre prime.
Les jeunes doivent s’emparer de cette journée nationale contre l’esclavage. Il ne faut pas que notre jeunesse ignore ce passé, car des milliers d’hommes, femmes et enfants ont été déportés, il est primordial de leur rendre hommage. Les jeunes doivent également prendre conscience de leur passé pour mieux préparer leur avenir »
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  • il y a eu une mauvaise interprétation de ma pensée et de ma parole aussi j’aimerais apporter une rectification s’il vous plaît. j’ai dit effectivement que la Journée du 10 mai est importante mais en tant que Journée de Mémoire de la Traite Négrière, de l’Esclavage et de ses Abolitions mais que je n’étais pas d’accord avec l’intitulé de Commémoration de L’abolition de l’Esclavage en France qui me paraît être une contre-information et une falsification de l’histoire de France , je rajoute qu’en choisissant cette date comme commémoration de l’Abolition de L’esclavage, la France n’assume pas son passé historique mais l’évite plutôt et notamment évite d’expliquer ses tergiversations quant à l’abolition de l’esclavage (deux abolitions). Je regrette par ailleurs que cette date ait été décidée en petit comité , j’aurais préféré que les associations culturelles et notamment celles qui travaillent sur l’Histoire et la Mémoire aient été largement consultées à la Réunion comme en France. Donc cette date oui en terme de Journée de Mémoire de L’esclavage au même titre que la Journée qui est consacrée à la mémoire de la Shoa mais pas en tant que Journée de commémoration. Je pense que les deux concepts sont totalement différents. De plus c’est la date anniversaire de la la loi Taubira, Bello-Hoareau, mais est-ce de bonne augure de commémorer des personnes qui sont encore vivantes, et puis pourquoi commémorer des personnes, pendant longtemps les réunionnais ont commémoré Sarda Guarigua, va t-on recommencer avec Taubira ?
    Par ailleurs, nous vous avons envoyé un article sur notre position quant à la loi Taubira ce serait tellement sympa si vous acceptiez de le publier, comme les autres journaux l’ont fait, cela permettrait au public de connaître notre position.
    enfin notre date à nous c’est aussi le 20 décembre et ce n’est pas seulement une fête festive mais également une Journée de mémoire de l’esclavage que nous célébrons quant à nous à chaque fois en lui apportant ces deux dimensions.
    Ghislaine Bessière, Vice-Présidente de RASINE KAF

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