Culture et identité

La République reconnaît solennellement la contribution des esclaves à la "Liberté-Egalité-Fraternité"

Une stèle inaugurée devant le Sénat à Paris

Manuel Marchal / 11 mai 2011

La première revendication posée par le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage à l’occasion du 10ème anniversaire de la loi reconnaissant l’esclavage et la traite négrière en tant que crime contre l’humanité était la pose d’une stèle dans un lieu symbolique de Paris. Le gouvernement a donné suite en concluant la cérémonie officielle d’hier par le dévoilement d’une stèle située à quelques mètres du Sénat, la Haute assemblée de la République. Cette reconnaissance solennelle enrichit la République, elle est le résultat de la mobilisation des Outre-mer pour le respect des identités de ses peuples.

Hier dans les Jardins du Luxembourg, à quelques mètres du Sénat, la République a rendu solennellement hommage aux peuples des Outre-mer dans le cadre de la Journée nationale des mémoires de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions. 10 ans après le vote unanime de la loi reconnaissant l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, le président de la République a dévoilé une stèle. Outre le chef de l’État, le Premier ministre, une grande partie du gouvernement, les présidents des deux assemblées, des élus de toutes tendances politiques, dont Christiane Taubira, rapporteur de la loi votée le 10 mai, ont participé à cette cérémonie. Au premier rang, Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, et Maryse Condé, son prédécesseur. Nombreux étaient également les enfants à participer à cette cérémonie.

La résistance réunionnaise

Après l’accueil du chef de l’État par Françoise Vergès, la cérémonie a débuté par la présentation de document d’archives au président de la République. Greg Germain a d’abord décrit les extraits d’un journal de bord d’un vaisseau négrier parti de la côte du Mozambique vers les Caraibes, son ordre royal de mission, la liste des esclaves morts pendant la traversée : en 30 jours, 21 décès. Le dernier document, le tableau de la cargaison humaine.
Viennent ensuite des documents de ventes d’esclaves : offres de fret, vente de nègres, négresses, mulâtresses et leurs enfants. Vente sur licitation de deux habitations en Martinique, avec l’inventaire des biens meubles, « les esclaves y sont classés par genre. "Créole" signifie né dans l’île, les autres sont dénommés Sénégalais, Mambo… ».
Après la déportation et la plantation vient la séquence consacrée à la liberté. Liberté conquise tout d’abord dans l’illégalité avec la présentation de documents relatifs au marronnage. Greg Germain a décrit un « document de La Réunion qui a gardé le souvenir du marronnage. Aujourd’hui encore, certaines montagnes de La Réunion portent le nom de chefs marrons : Cimendef, Dimitille, Anchaing, etc. Ce document de 1837 indique les primes promises aux chasseurs de marrons par les propriétaires ».

Les grands-parents esclaves de Felix Éboué

Liberté légale ensuite avec une série d’actes d’affranchissement et des registres d’état civil. Parmi eux, un « registre des nouveaux libres de Guyane », « sur cette page, un groupe d’esclaves reçoit le nom d’Éboué », note Greg Germain, « ce sont les grands-parents directs d’un célèbre résistant de la Seconde Guerre mondiale, gouverneur général de l’Afrique-Équatoriale française, Felix Éboué, qui repose aujourd’hui au Panthéon ».
Le groupe les Fanm Kika a ensuite interprété "Atilayigo", un maloya de la Caraïbe.
Le président de la République a ensuite prononcé un discours dans lequel il a insisté sur l’aspect racial de l’esclavage. Il a ainsi fait le parallèle entre la plantation esclavagiste et le camp de concentration nazi. Il a aussi insisté sur « la faute inexpiable de l’Occident » : « le préjugé de supériorité raciale ».
Au terme de ce discours, le président de la République a dévoilé la stèle qui, désormais, rappelle la reconnaissance de la France à la contribution des esclaves aux idéaux de la République : Liberté, Egalité, Fraternité.

Manuel Marchal


« La grande faute de l’Occident »

La traite négrière et l’esclavage ont été le « premier crime contre l’humanité », a dit le chef de l’État. Il reposait sur le fait de « la conviction de l’Occident qui croyait que sa civilisation était la seule, l’unique civilisation ». L’Occident qui a mis si longtemps à comprendre et à admettre qu’il y avait d’autres civilisations et qu’en les respectant, il s’enrichissait davantage qu’en les détruisant.
Ce préjugé de supériorité n’était pas seulement culturel, mais aussi racial. C’est « la grande faute de l’Occident, une faute inexpiable, une faute irréparable ».
Il a fallu 1848 pour que la Patrie des droits de l’Homme mette fin à cette barbarie indigne de ses valeurs, a-t-il dit en substance.


Le texte de la stèle

« La France leur rend ici hommage »

« Par leurs luttes et leur profond désir de dignité et de liberté.
Les esclaves des colonies françaises ont contribué à l’universalité des droits humains et à l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité qui fonde notre République.
La France leur rend ici hommage ».


Les « gestes forts » du 10 mai 2011

À l’occasion de la célébration du 10 mai, 10 ans après le vote unanime du Parlement reconnaissant l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage avait fait deux demandes au gouvernement. Le point :

• Première demande : la stèle à Paris
« L’installation, dans un lieu symbolique de la capitale, d’une stèle rendant hommage à celles et ceux, esclaves, marrons et libres de couleur, pour leur contribution à l’universalité des idéaux de Liberté, d’Égalité et de Fraternité qui fondent notre République »

Cette stèle a été dévoilée hier à Paris dans les Jardins du Luxembourg, à proximité du Sénat, Haute assemblée de la République, par le Président de la République à l’occasion d’une cérémonie officielle.

• Deuxième demande : le Mémorial
« La mise en œuvre du projet de Mémorial et de Centre de ressources sur la traite négrière, l’esclavage et leur abolition, demandé par le Comité dès 2005 et qui a fait l’objet d’un rapport remis au gouvernement par Édouard Glissant en 2007 »

Si le gouvernement n’a pas posé la première pierre de ce Mémorial cette année, il est important de signaler qu’à Nantes, la municipalité a démarré le chantier d’un Mémorial de la Traite négrière qui doit être inauguré avant la fin de l’année. C’est une contribution de la ville qui abrite un port d’où partirent des milliers de navires négriers. L’ancienne capitale de la traite négrière se souvient.


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