Les Réunionnais ont le droit de connaître toute leur Histoire " />

Culture et identité

"La Révolte de Saint-Leu" publiée dans "Témoignages" en 1966
Les Réunionnais ont le droit de connaître toute leur Histoire

Document

Témoignages.re / 14 avril 2011

"La Révolte de Saint-Leu, document publié dans "Témoignages" du 3 au 17 décembre 1966, une étape importante dans la lutte pour la reconnaissance de l’Histoire du peuple réunionnais. C’est notre contribution à la réussite du bicentenaire de la plus grande révolte contre l’esclavage à La Réunion.

Le 3 décembre 1966, coup de tonnerre à La Réunion : "Témoignages" fait découvrir aux Réunionnais le récit de la Révolte de 1811 à Saint-Leu. Cette publication en feuilleton durera deux semaines.
À cette époque, le maloya était interdit, le suffrage universel n’existait plus et les démocrates étaient réprimés par le pouvoir. 18 mois auparavant aux municipales, les listes soutenues par la préfecture étaient créditées souvent plus de 90% des suffrages, quelques fois même de 100%, et dès le premier tour !
C’est dans ce contexte très difficile que "Témoignages" a pris la décision de publier durant deux semaines les différents épisodes de la plus grande révolte contre l’esclavage.
Comme tout récit historique relatif à un moment de l’Histoire de notre pays sous l’esclavage, cette histoire ne revendique pas l’exactitude. L’auteur Simandef s’était en effet appuyé sur la seule trace écrite relatant le déroulement de la révolte : l’histoire de Chateauvieux.
Néanmoins, sa publication marque un tournant, car en pleine bataille pour le respect des droits élémentaires des Réunionnais, le journal du PCR prenait l’initiative de diffuser largement un épisode que les dominants de l’époque voulaient faire oublier. Cette publication donna un élan à la lutte pour la reconnaissance de notre identité, et nous continuons à en ressentir les effets. Faire que notre peuple puisse pleinement connaître tous ces événements est d’ailleurs une des raisons d’être de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise.
Cette année, le bicentenaire de la Révolte de Saint-Leu est inscrit au calendrier de l’UNESCO, la republication des articles parus voici 34 ans dans "Témoignages" sur ce sujet est la contribution de notre journal à "l’Année Élie".

M.M.

I) La descente chez Jean Macé

Saint-Leu, ville florissante de l’océan Indien

Nous sommes le vendredi 9 novembre 1811.
En Europe, l’Angleterre, la Russie et la Suède préparent la “sixième coalition” contre Napoléon.
Dans l’océan Indien, l’île de La Réunion, colonie de peuplement sous domination française, est occupée par les troupes anglaises.
Saint-Leu est en plein âge d’or.
C’est la deuxième Commune de l’île par son revenu, la deuxième également par son cheptel bovin ; la deuxième encore par son tonnage de café ; et la quatrième par son budget des dépenses.
Saint-Leu compte 500 Blancs ou hommes libres et 5.000 esclaves.

Le rassemblement de la Ravine du Trou

Le jour n’est pas encore levé. Dans le fond de la Ravine du Trou, une centaine d’hommes sont rassemblés : ce sont des esclaves. Ils sont pourvus d’armes rudimentaires et d’instruments de musique ; le tam-tam, la flûte de goyave et l’“ansive” [1].
A leur tête, Elie et ses deux frères : Jules et Prudent. Elie est jeune, petit, mais large d’épaules. Dans sa main, il tient son bâton de commandement, une petite règle en fer, légère et luisante : il est forgeron, esclave chez Célestin Hibon. Jules est plus âgé que lui ; son arme est un gros bâton noueux ; il est esclave chez Henri Hibon, et Prudent est esclave chez Benoît Hibon, il y a également Martyr, dont l’arme est un énorme “kalou” [2]

Elie donne signal du départ, et la troupe prend la direction de la demeure de Jean Macé.

La surprise de Jean Macé

Jean Macé s’est levé de bonne heure. Il se promène devant le pas de sa porte en fumant sa pipe. Dans la maison se trouvent sa femme, sa fille âgée de 2 ans, et son esclave Adélaide.
Elie et ses hommes dévalent vers lui, dans le bruit de leurs cris et de leurs instruments ; le tam-tam à a résonnance sourde ; la flûte au sifflement aigu, l’“ansive” au cri lugubre.
Jean Macé est pris au piège ; il n’a aucune arme. Son fusil de guerre a été saisi par l’occupant anglais ; son fusil de chasse est resté chez Désiré Macé, à La Fontaine, depuis leur dernière chasse aux merles qui remonte au mois d’août.
Il n’a que le temps de bondir à l’intérieur de sa maison, de refermer la porte et de mettre le “taquet”. [3]
En même temps, il crie à sa femme et à son esclave de se préparer à fuir.

L’attaque

A l’extérieur, les esclaves attaquent la porte qui commence à céder, en dépit des efforts de Jean Macé qui, de l’intérieur, tente de retenir le “taquet”. Avec une pince qu’ils font passer entre la porte et le montant, les assiégeants font sauter le “taquet” et déjà plusieurs mains se glissent pour arracher la porte.
Mais la porte s’ouvre soudain avec violence, renversant les deux premiers attaquants, Jean Macé va tenter une sortie pour entrainer les esclaves à sa poursuite, laissant ainsi à sa famille le champ libre pour s’enfuir.
Il se précipite au-dehors, saisit un bâton tombé des mains de l’un des deux hommes renversés et fonce au beau milieu de la troupe des assaillants.

La mort de Jean Macé

Les esclaves se sont arrêtés, surpris par la sortie de Jean Macé : « Brigands ! Je vous apprendrai à vous attaquer aux Blancs ! ».
Prudent est plus proche : il lui fracasse la mâchoire d’un coup de bâton et se met à courir. La troupe se ressaisit et se lance à sa poursuite. Jules le rejoint et évite de justesse un coup de bâton encore sanglant.
Les deux hommes s’étreignent et une lutte à mort s’engage.
Jean Macé réussit à saisir Jules par les reins, il le soulève, mais ne peut le rejeter à terre et les deux adversaires roulent sur le sol.
Les compagnons de Jules se précipitent et frappent Jean Macé : c’est Martyr qui lui donnera le coup de grâce, en lui broyant la figure d’un coup de son “kalou”.

II) Les origines en Europe

Comment une telle révolte a-t-elle pu éclater ? Pour bien comprendre cet évènement, il nous faut franchir 10.000 km dans l’espace et monter d’une vingtaine d’années dans le temps.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen

Nous sommes en France le 27 août 1789, soit un peu plus d’un mois après le prise de la Bastille qui devait symboliser la fin de l’ancien régime et l’avènement de la République ; à cette date, l’Assemblée nationale constituante votait la “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”.
Cette “Déclaration” commençait notamment son article premier par cette phrase devenue célèbre depuis : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

C’était lancer dans le monde entier la première condamnation officielle et légale de tout régime basé sur l’asservissement de l’Homme par l’Homme.

Le décret de la Convention

Néanmoins, si la Constituante avait posé le principe de la liberté fondamentale de tout individu, elle n’avait pas été jusqu’à s’attaquer de front au système de l’esclavage.
Ce pas décisif sera franchi 5 ans plus tard, en 1794, par la “Convention nationale”, qui succéda à l’Assemblée constituante.
C’est en effet le 16 Pluviose de l’An II que la Convention prit le Décret suivant : « La Convention nationale déclare aboli l’esclavage des nègres dans toutes nos colonies : en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouissent des mêmes droits assurés par la Constitution ».

Le Senatus-Consul de Bonaparte

Mais la Convention devait succéder le Directoire, puis au Directoire le Consulat : et le Consulat, c’était Bonaparte, premier consul.

Ill) Les répercussions outre-mer

Toussaint Louverture, libérateur de Saint-Domingue

Ce Sénatus-Consulte de Bonaparte, qui constituait un retour de 6 années en arrière, allait déclencher outre-mer une série de soulèvements, c’est ainsi que la France perdit sa colonie de Saint-Domingue (l’une des Grandes-Antilles) située à côté de Cuba, dans la mer des Caraibes et aujourd’hui République indépendante sous le nom de Haïti. Les troupes du Général Leclerc n’ayant pu venir à bout des Noirs qui s’étaient révoltés sous la conduite de Toussaint Louverture.

Trois années de révolte à la Guadeloupe

Les Guadeloupéens eurent un sort soins heureux que les Haïtiens, mais la révolte dura quand même trois ans : il fallut en effet trois longues années aux troupes du Général Richepanse pour venir à bout des Noirs de la Guadeloupe, l’une des petites Antilles, située elle aussi dans la mer des Caraibes, aujourd’hui Département français d’Outre-mer, au même titre que la Martinique, la Guyane et La Réunion.

Les idées libérales du curé Lafosse

Dans l’aristocratie et la bourgeoisie à La Réunion, le Décret de la Convention allait avoir deux effets contradictoires : d’un côté, les propriétaires d’esclaves s’opposèrent violemment à l’abolition de l’esclavage décrétée le 16 Pluviose de l’An II.
L’assemblée coloniale se contenta de supprimer la “traite des noirs”, mais lorsque les commissaires de la République, Baco et Burnel, chargés de faire appliquer le Décret de la Convention, se présentèrent, en 1786, en rade de Saint-Denis, la Garde nationale fut chargée de les refouler. Il en fut de même à l’Ile Maurice.
D’un autre côté, certains esprits républicains et libéraux, tel notamment le curé Lafosse, à Saint-Leu, se mirent à propager dans la population les idées de liberté, d’égalité et de fraternité dont les révolutionnaires français de 1789 avaient fait leur mot d’ordre.
Cela ne devait pas manquer, naturellement, d’entretenir un ferment d’insoumission chez les esclaves.

IV) Les circonstances immédiates

Le conflit franco-anglais

Le conflit franco-anglais dura 22 ans, depuis 1793 à 1815. Parmi les causes de ce conflit, il faut citer principalement :

- l’exécution de Louis XVI sous la Convention (21 Janvier 1793)

- l’occupation de la Belgique par les troupes du général français Dumouriez, le vainqueur de Valmy.

- l’extension territoriale de la France en direction du Rhin (sous le Directoire)

- le refus du premier Consul Bonaparte de conclure avec les Anglais un traité de commerce européen.

- et enfin, la bataille pour la possession de l’île de Malte, clé stratégique de la Méditerranée.
Ce conflit entre la France et l’Angleterre allait s’étendre jusqu’à l’océan Indien.

L’occupation anglaise à La Réunion

Deux premières tentatives de débarquement anglais à La Réunion eurent lieu : l’une le 16 août 1809, à Sainte-Rose, où la Garde nationale le de Saint-Benoit put forcer les Anglais à se rembarquer, l’autre quelques jours plus tard, à Saint-Paul, où les troupes anglaises ne purent que mettre le feu aux magasins du gouvernement.
Le troisième débarquement fut décisif : le 6 juillet 1810, 6.000 soldats anglais débarquèrent de 82 navires et se divisèrent en deux groupes. Le premier, parti de la Grande Chaloupe, et le second, de La Rivière des Pluies, marchèrent sur Saint-Denis, et après une bataille violente, forcèrent les 400 hommes de Monsieur de Lautrec à se rendre.
Le lendemain, 7 juillet 1810, Sir Robert Townsend Farguhar était nommé Gouverneur de La Réunion, et 5 mois après, c’était au tour l’Ile Maurice de passer aux mains des Anglais.
L’occupation de La Réunion par les Anglais devait durer 5 ans ; c’est-à-dire jusqu’à la chute de l’empire napoléonien : le 6 avril 1815, La Réunion repasse sous la domination française, tandis que l’Ile Maurice reste à l’Angleterre.

V) Les traditions de lutte à La Réunion

Le marronnage

La révolte de Saint-Leu n’est pas un fait isolé ; pour échapper à leur condition inhumaine, les esclaves n’avaient que 3 ressources : le marronnage, l’évasion par la mer ou la révolte.
Le marronnage, c’est-à-dire la fuite des esclaves dans les montagnes, a commencé dès les premiers temps du peuplement, c’est-à-dire vers me milieu du 17ème siècle, et a pris fin deux siècles plus tard, avec l’abolition de l’esclavage en 1848.
Pendant un siècle, l’intérieur montagneux de l’île fut le royaume incontesté des marrons, ceci du milieu du 17ème jusque vers le milieu du 18ème, époque à laquelle François Mussard, après 10 années de “guérillas”, réussit à s’emparer du Cirque de Cilaos.

L’évasion par mer

Les évasions par voie maritime étaient surtout le fait des esclaves malgaches, qui tentaient de rejoindre leur Grande île natale, distante de quelque 700 kilomètres.
Ils s’emparaient des canots, et avec la seule aide des rames et des étoiles, tentaient la traversée : il est vrai que plus d’un millénaire auparavant, leurs ancêtres étaient partis, sur de simples petits bateaux, des îles de la Mélanésie, entre l’Asie et l’Australie, et avaient ainsi fait la traversée de tout l’océan Indien.
Dans ces évasions maritimes, il est toutefois difficile d’estimer le nombre d’échecs et de succès.
Parmi les tentatives qui ont réussi, deux nous sont connues : l’une en 1705, l’autre en 1723.

La révolte

Le nombre de révoltes est également difficile à déterminer : elles échouèrent toutes dans des circonstances diverses, mais pour une raison fondamentale communes : l’énorme disproportion de forces existant entre les esclaves, pourvus d’un armement rudimentaire, d’une part, et le puissant appareil militaire du colonialisme à La Réunion.
La répression était en outre féroce : les conspirateurs étaient brulés vifs ou rompus de coups sur la roue jusqu’à la mort.
Deux révoltes nous sont néanmoins connues : la première en Avril 1705 où deux des révoltés sont brûlés vifs, et trois autres ont les jambes coupées et en meurent.
La seconde révolte, la plus importante, est celle de Novembre 1811 que nous nous proposons de relater ici.

(A suivre)

Simandef

[1Du malgache “antsiva” ; coquille que l’on sonnait à la suite du souverain.

[2Du malgache “kalaona” ; pilon. En créole réunionnais, le “Kalou” désigne le pilon, tandis que le pilon désigne le mortier

[3Crochet.


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