Culture et identité

Le folklore contre la culture ?

Geoffroy Géraud-Legros / 15 juin 2011

Une musique, des costumes et des spectacles purifiés d’influences extérieures et ancrés dans un tan lontan rêvé. C’est autour de cette formule que s’articule le projet de “Centre régional de ressources des traditions populaires de La Réunion” que Bernadette Ladauge et Christophe David souhaitent faire financer par la Région Réunion. Une vision au "folklorisme" assumé.

Marine Dusigne, du "JIR", consacrait hier deux pages à la promotion d’un "Centre régional de ressources des traditions populaires de La Réunion", à l’initiative de Mme Bernadette Ladauge et de son assistant dans ce projet, le documentariste et planteur de baobabs, Christophe David. Une démarche qui pose une question de fond : celle de la place et de la destinée de tout ce qui fait une culture au sein d’une société jeune et en constante mutation.

Hors de la culture vivante

« Folklore » : le terme est central dans la démarche de Mme Ladauge, qui affirme vouloir « sauver une partie de notre patrimoine populaire qui s’engloutit [sic] et disparaît, jour après jour, dans un système de clichés commerciaux de mondialisation [sic], parce que, depuis 30 ans, plus grand monde s’y intéresse [sic] ». L’exposé des motifs du projet peine pourtant à définir clairement le contenu de ce « folklore ». A bien suivre l’interview des deux zélateurs du "Centre" pour l’instant virtuel, il s’agit surtout de faire valoir certaines pratiques dans la confection - les costumes - dont Bernadette Ladauge est collectionneuse depuis beau temps - et d’une certaine forme d’expression musicale, centrée en particulier sur le séga.
Pas n’importe quelle forme de séga, puisqu’au nombre des « clichés commerciaux de mondialisation », Mme Ladauge compte la pénétration des styles antillais, caribéens, mauriciens – celui-ci attaqué avec virulence - qui marquent la musique séga contemporaine.
Exit, donc, le séga-love incontournable des boîtes de nuit, exit aussi le seggae, doublement coupable d’être cosmopolite et d’avoir ses racines à Maurice. Exit, bien sûr, les raggas, dance-hall, hip-hop et reggaes produits aujourd’hui par des groupes de La Réunion et d’ailleurs.
Sans parler du maloya, déclaré persona non grata sur motif idéologique par le couple Ladauge-David. Ce ne sont donc ni la culture pratiquée et l’identité vécue qui font l’objet des attentions des deux entrepreneurs culturels.

Qui désigne la «  tradition  » ?

Ceux-ci s’adressent, selon leurs propres termes, à la « tradition ». Problème : ils ne fournissent aucun critère sérieux – et ne fournissent d’ailleurs pas de critère du tout - permettant de distinguer ce qui est de l’ordre du traditionnel de ce qui participe du « mondialisme » exécré. Cette absence d’un principe de distinction clairement établi interroge par avance le futur fonctionnement de l’établissement souhaité, que ses promoteurs souhaitent alimenter par de l’argent public.
Concrètement, comment la structure jugera-t-elle de la conformité à la « tradition » des prestations et des artistes qu’elle décidera de subventionner et/ou de promouvoir ? En l’état de présentation du projet, il semble que Mme Ladauge s’estime personnellement capable de trier le bon grain de l’ivraie, et souhaite occuper elle-même les fonctions directrices au sein d’un éventuel "Centre régional de ressources des traditions populaires de La Réunion".

Un projet politisé

Ce qui est certain, c’est que le terme de « folklore » cadre parfaitement avec la démarche adoptée. En effet, celle-ci est axée autour d’une double fermeture : géographique – sur un « terroir », qui n’est d’ailleurs pas identifié en l’espèce. Historique, ensuite, puisque, nous l’avons vu, elle exclut d’emblée la culture telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, et s’adresse à un passé largement imaginé. L’initiative est évidemment « folklorique » au sens où elle s’oppose à la « culture » dont le rôle est « d’anticiper l’avenir », affirmait il y a trois mois encore Mme Katerina Stenou, responsable de la division « dialogue interculturel » au sein de l’UNESCO.
L’institution a rappelé en outre le danger que faisaient justement peser sur la « culture » les « tendances folkloristes », fondées sur une « répétition » dont la stérilité s’oppose aux caractères innovants et à la vocation internationale des grands projets culturels. L’isolement géographique revendiqué par le projet Ladauge-David va jusqu’à exclure toute influence mauricienne. Une revendication d’authenticité qui cadre peu avec l’histoire musicale réelle du pays. Car la discographie mauricienne est bien présente dans le patrimoine - notion chère à Mme Ladauge - de toutes les familles qui ont eu la chance de posséder et de transmettre des disques ou des enregistrements sur plusieurs générations.
Plus généralement, la création du séga est, de longue date, intégrée à un circuit d’échange bien vivant, de savoir-faire et d’inspirations, que l’on imagine mal remis en cause par un micro-nationalisme musical nourri de fonds publics. Néanmoins, l’inspiration des Ladauge-David reprend un thème de plus en plus prégnant en Europe et ailleurs, depuis la fin des années 1970 et la remontée de particularismes nationaux en rupture d’universel.
Dans les Balkans, la référence au folklore, dont la musique turbo-folk a animé la création de nationalismes de fermeture. Idem de la volksmuziken d’Autriche, véhicule du message du néo-fasciste Jorg Haider. Un art supposé « pur », « enraciné » et exempt d’influences extérieures, qui devient narodnamuzikade l’autre côté des Alpes pour les nationalistes slovènes.
En France, l’invention de la tradition (la formule est de l’historien anglais Éric Hobsbawm) a culminé avec la création, par le parlementaire d’extrême droite Philippe de Villiers du spectacle bien connu du Puy-du-Fou. Fondée sur une représentation idyllique d’un terroir médiéval imaginaire, celle-ci s’est imposée, malgré les critiques acerbes des historiens qui en critiquent le décalage complet avec la réalité historique. « Folklore » et « traditions » ne sont jamais innocents…

Geoffroy Géraud-Legros


La légitimité en questions

La famille Ladauge-Legras est bien connue pour occuper, depuis plus d’un demi-siècle, une partie du champ musical, et est incontournable dans le domaine des représentations folkloriques et folkloristes, particulièrement liée à la valorisation touristique. Rien ne dit, en revanche, que cette expérience sera acceptée par l’univers culturel et musical réunionnais comme titre suffisant pour diriger ce qui s’apparente à un conservatoire… charge qui requiert, on le sait, des compétences dans le domaine de la recherche et de la gestion.


Un usage plus raisonné des fonds publics ?

La reconstitution de troupes folkloriques est l’une des actions centrales envisagée par Mme Ladauge dans le cadre du (futur ?) Conservatoire. Reprise, en quelque sorte de la troupe "Kalou Pilé" - nom imposé par ses membres contre la volonté de son animatrice, qui insistait pour qu’elle se nommât "Franciséa". Largement alimenté par des fonds publics, cet ensemble n’en était pas moins une société, qui fut constituée devant Me Popineau, racontent les anciens musiciens et danseurs. Au nombre de ses activités lucratives, "Kalou Pilé" procédait à la vente d’accessoires (vêtements) et d’instruments de musique. Un commerce qui, d’après nos sources, rapportait quelques dividendes. Sans qu’on en sache précisément les raisons, ceux-ci ne seraient que rarement arrivés jusqu’aux sociétaires. L’hypothétique fondation d’un centre gérant des activités comparables renouvellera-t-elle la réflexion sur la gouvernance des groupes qui prendront peut-être la suite de "Kalou Pilé" ?


Le mot juste…

Traduisant le terme folklore par « science populaire », notre confrère Marine Dusigne commet une légère erreur. Introduit vers la moitié du XIXe siècle dans la langue anglaise, à l’heure où les Nations d’Europe écrivent fébrilement leurs « romans nationaux » respectifs, le terme s’adresse aux « légendes » ou « histoires », « traditions » (lore) des peuples (folk). Avec le temps, le terme a pris une connotation péjorative, employée pour définir des sous-ensembles culturels ou des pratiques entendues comme galvaudées ou réduites à la présentation touristique ou spectaculaire. En 1999, la Convention de Washington de l’UNESCO (1999) a d’ailleurs pris acte des critiques énoncées envers la portée dépréciative du terme, auquel on substitue souvent la notion de « patrimoine immatériel ».



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Messages






  • Où avez-vous vu que Philippe de Villiers était un "parlementaire d’extrème-droite ?"
    Quand au Puy du Fou, c’est un spectacle populaire qui met en scène le peuple vendéen dans son histoire. La Guerre de Vendée et les massacres (200000 morts) perpétrés par les Colonnes Infernales républicaines vous semblent elles représenter une société "idyllique" ?

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  • Philippe de Villiers, d’extrême droite ???
    Vous êtes vraiment des charlots.

    Je préfére ne pas développer.
    Je refuse de perdre mon temps avec des incultes qui vivent dans les préjugés.

    Concernant l’excellent spectacle du Puy du Fou, vous êtes dérangé par les vérités historiques. Mai vous vous complaisez dans la bétise.

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  • Je découvre par hasard cet article en faisant une recherche sur le web. Je ne connais pas les problèmes de la Réunion, pourtant ce papier est intéressant, bien écrit et équilibré.

    Par contre je suis vendéen et je peux parler de M. de Villiers.
    Ce que dit l’auteur de cet article est rigoureusement exact. Je ne vais pas argumenter par moi-même, je préfère vous donner lecture du début et de la fin d’un article de M. DUHAMEL, journaliste politique bien connu

    "Depuis vingt ans exactement, Philippe de Villiers est, au sens littéral, l’homme politique le plus réactionnaire de France. Depuis un an ou deux, il se métamorphose : il passe de Charles X à Déroulède, du talon rouge au brodequin populiste, de la droite nostalgique à la droite frontiste, de la Fronde aux Ligues, de Bonald à Le Pen. Le président du conseil général de Vendée saute quelques siècles en quelques mois. Il rêvait d’une France contre-révolutionnaire, il milite maintenant pour une droite extrémiste. En se lepénisant, il se modernise, mais il se dégrade. Jadis, il était provocant ; dorénavant, il devient dangereux. L’aristocrate anachronique, mais au moins cohérent, ne gagne pas à se convertir à l’extrémisme plébéien."

    "Son nouveau livre, les Mosquées de Roissy (Albin Michel) ne craint ni les plus lourdes caricatures, ni les amalgames les plus fantasmagoriques. Il s’agit d’affoler pour sauver, d’annoncer l’Apocalypse pour apparaître en rédempteur. Voilà Villiers en anti-Mahomet, comme un zouave pontifical ayant bu quelques bières de trop. Un néolepénisme grossier qui risque surtout de servir le président du Front national, physiquement vieilli mais politiquement ragaillardi."

    ARTICLE DE M. ALAIN DUHAMEL INTITULE "LA LEPENISATION DE PHILIPPE DE VILLIERS"

    je ne pouvais pas laisser croire à nos amis de la Réunion que tous les habitants de Vendée partagent les idées extrémistes et nauséabondes de M. de Villiers.
    Salutations
    Jean-Michel GAGNAIRE

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  • Bravo JM Gagnaire
    Tout est dit. Et les charlots, ce sont les deux premiers commentateurs. Charlots bénévoles ? Ou charlots alimentaires ?

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