Culture et identité

« Le marron qui ramène la tête d’un marron sera grâcié »

Colloque à Saint-Joseph sur l’esclavage

Témoignages.re / 30 avril 2011

Mercredi dernier, durant tout l’après-midi, la Société d’Histoire de Saint-Joseph, présidée par Alix Ferrère, a organisé au lycée Vincendo de cette commune, un colloque sur "Les conséquences de l’esclavage et son abolition sur la société réunionnaise". Une rencontre à laquelle les organisateurs ont voulu donner à la fois une dimension historique, sociologique et philosophique, avec plusieurs intervenants.

La séance a été ouverte par Margaret Hoarau, adjointe au maire de Saint-Joseph déléguée à la culture. Elle a souligné le fait que ce colloque se déroulait près de deux mois après le jour anniversaire du décret de la Convention abolissant l’esclavage dans les colonies françaises le 4 février 1794. Un décret qui ne fut pas appliqué à La Réunion. Il a fallu se battre encore pendant 54 ans pour obtenir de Paris la liberté des esclaves dans notre pays.
L’historien Jean-Pierre Coevoet a fait un exposé sur « le caractère exceptionnel du crime esclavagiste ». Il a notamment mis l’accent sur le fait que c’est un crime qui « déshumanise les personnes », que « l’esclavage a créé le racisme anti-Noirs » et que des prêtres catholiques européens « ont utilisé la Bible pour justifier l’esclavage des Africains ».

« Il y a des marrons dès qu’il y a des esclaves »

Il a également cité de nombreuses révoltes d’esclaves, dont celle de 1811 ici avec Élie dans la région de Saint-Leu, en montrant à quel point les esclaves eurent le courage de résister à leur oppression. D’où cette déclaration du leader anti-esclavagiste Victor Schœlcher : « Il y a des marrons dès qu’il y a des esclaves ». Et ce décret pris dans notre île en 1735 par le gouverneur au service de la Compagnie des Indes et des propriétaires maîtres d’esclaves : « Le marron qui ramène la tête d’un marron sera grâcié ».
Ceci explique pourquoi, aujourd’hui encore, certains collaborateurs du régime néo-colonial sont financés par le pouvoir en place pour faire la chasse aux combattants Réunionnais de la liberté. Il faut donc la plus large union possible pour gagner ce combat. Ce fut pareil pour l’esclavage, rappelle l’historien : « quand on a un crime aussi énorme, il ne pouvait trouver sa fin que par une volonté abolitionniste et un combat partagés ».

Correspondant


An plis ke sa

• À visiter : le Plateau Dimitile
Parmi les autres intervenants à ce colloque, il y eut d’abord Sully Corré et Pièrique Rivière, de l’association Capitaine Dimitile, qui gère le magnifique site à la fois historique et environnemental du Plateau Dimitile et qui y accueille de nombreux visiteurs, notamment dans l’Espace culturel muséographique réalisé avec l’historien Prosper Ève. Un espace avec des panneaux sur l’esclavage, un camp de marrons et une stèle en l’honneur de Dimitile, de Laverdure et de la reine Sarlave. Plusieurs actions commémoratives sont organisées chaque année sur ce lieu de mémoire, en particulier Ati-damba à la mi-décembre avec l’association Miaro. Renseignements : 0692 25 10 34.

• L’histoire du Butor
Le chercheur et artiste maloyeur Stéphane Grondin a présenté au public le résultat très intéressant et émouvant d’un gros travail de recherche sur les racines de la population du Butor à Saint-Joseph. Il a montré tout ce que les ancêtres esclaves et engagés de ce quartier ont transmis comme héritage socio-culturel aux générations actuelles. Il a expliqué tous les enseignements que nous pouvons tirer aujourd’hui du lien social créé dans le passé, depuis le marronnage, par des familles d’origines très diverses.

• Les traces de l’esclavage
Aude-Emmanuelle Hoareau, docteure en philosophie, a exposé les traces à la fois négatives et positives de l’esclavage dans notre société. Négatives, à travers les graves discriminations ethno-socio-culturelles qui persistent aujourd’hui encore dans notre île, avec toutes les souffrances physiques et mentales quotidiennes provoquées par ces injustices et oppressions. Du côté des traces positives, la présidente du Cercle Philosophique Réunionnais a cité l’esprit de résistance transmis par les esclaves rebelles aux générations suivantes ; un esprit dont le peuple réunionnais reste toujours l’héritier dans ses luttes pour faire respecter ses droits, son identité et sa dignité.

• Conférence-débat au Conseil général pour "l’Année d’Élie"

Faire connaître tout ce que nous devons à l’Afrique

Jeudi matin au Palais de La Source (Saint-Denis), l’association Africa Réunion Océan Indien (AROI), présidée par Dominique Battistelli, a organisé en partenariat avec le Conseil général une rencontre très intéressante avec plusieurs intervenants sur le thème : "La valeur d’exemple de la multiculturalité des peuples de l’océan Indien pour la gouvernance mondiale en construction". Le conseiller général Patrick Érudel a ouvert cette conférence-débat en soulignant, au nom de la présidente Nassimah Dindar, l’importance de la lutte pour faire respecter l’égalité des cultures et pour valoriser l’interculturalité du peuple réunionnais.
Puis Amadou Lamine Faye, ministre conseiller auprès du Président de la République du Sénégal, a fait un exposé sur le fait que « nous devons prendre conscience que nous sommes tous des frères et des sœurs ; c’est cela qui doit être l’esprit de la nouvelle gouvernance mondiale ». Il a montré les richesses que les peuples d’Afrique ont données au monde sur le plan social et culturel, notamment à travers l’esclavage. Et il a conclu : « une nouvelle humanité va se faire grâce à la multiculturalité, par une gouvernance mondiale pacifiée et partenariale ».
Ensuite, Thérèse Pokam Tchofo, présidente de France Cameroun Lyon 6ème, a présenté les multiples atouts du métissage culturel, une force à valoriser. Le psychologue scolaire Luc-Laurent Salvador, un des responsables de l’AROI, a mis en avant le travail indispensable que doit accomplir le système éducatif pour préparer les jeunes à la prise de responsabilité.
Enfin, Sudel Fuma a été invité à présenter au public l’histoire de la révolte des esclaves dans notre île en 1811 avec Élie. Le directeur de la Chaire UNESCO à l’Université de La Réunion, coordonnateur du KLÉ (Kolèktif Lané Élie) souligné à cette occasion l’importance de fortifier les ponts entre l’Afrique et La Réunion, notamment en faisant mieux connaître à la jeunesse réunionnaise l’Histoire de son peuple et faire connaître tout ce que nous devons à l’Afrique. Il a également exprimé le souhait que l’on sorte définitivement de la société d’enfermement, d’apartheid, raciste et inégalitaire que nous avons héritée du système esclavagiste.

Correspondant


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