Culture et identité

Le massacre du 17 octobre 1961 enfin reconnu officiellement 51 ans après

Témoignages.re / 23 octobre 2012

17 octobre 1961 – 17 octobre 2012. Cinquante et un ans se sont écoulés depuis la sanglante répression dont ont été victimes les Français musulmans d’Algérie résidant dans la région parisienne. 51 ans, pendant lesquels aucun gouvernement n’a voulu reconnaître la responsabilité de l’État français dans ce qu’il faut bien appeler un « massacre ».
Après l’hommage rendu mercredi dernier à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961 par le président de la République et l’ouverture au Sénat ce mardi, à la demande du groupe communiste, d’un débat relatif à la tragédie du 17 octobre 1961, on a de bonnes raisons de penser que toute la lumière sera faite sur ce qui s’est passé à Paris dans la nuit du 17 au 18 octobre 1961.
J’entends pour ma part apporter ma contribution à la recherche de la vérité en rappelant quelques faits.
Fin 1961 : la guerre d’Algérie est sur le point de s’achever. L’une des caractéristiques de cette guerre aura été l’institutionnalisation de la torture. Les négociations entre plénipotentiaires français et algériens, qui débutent le 20 février 1961 n’y mettent hélas pas un terme. Couvert par le ministre de l’Intérieur Roger Frey, Maurice Papon, préfet de police de Paris de 1958 à 1967 et farouche partisan de l’Algérie française, instaure le 5 octobre 1961 un couvre-feu visant les Français musulmans d’Algérie vivant dans la région parisienne. Ces derniers sont mis en demeure de rester parqués dans leurs ghettos dès la tombée de la nuit. Il me faut préciser que jusqu’à cette date, au mépris du droit français, tout Algérien pouvait être arrêté et interné sans jugement et pour une durée indéterminée au Centre d’Identification de Vincennes.
Afin de protester contre cette mesure raciste, le FLN (Front de libération nationale) appelle les Algériens à boycotter le couvre-feu en participant en masse à une marche pacifique sur les grands boulevards parisiens. La consigne leur est donnée de ne porter aucune arme et de n’opposer aucune résistance aux forces de police. La date de cette manifestation est fixée au mardi 17 octobre 1961.
Malgré une pluie fine, des dizaines de milliers de Nord-Africains convergent le 17 octobre après 20 heures au cœur de la capitale. Partis de tous les points de banlieue, les cortèges comptent en leur sein beaucoup de femmes, de vieillards et d’enfants vêtus de leurs plus beaux habits.
Les manifestants ne tardent pas à se heurter aux 11.000 policiers et CRS casqués, armés de fusils, de matraques et de bâtons, massés aux portes de Paris et à la sortie des métros. Plus de 10.000 d’entre eux sont brutalement arrêtés, embarqués dans les bus de la RATP, réquisitionnés et conduits au Centre d’identification de Vincennes, au stade de Coubertin et au Parc des expositions de la Porte de Versailles, où ils sont copieusement insultés et frappés.
Les manifestants qui ont pu échapper aux arrestations en sortant du métro défilent quant à eux en rangs serrés sur les grands boulevards en scandant : « Algérie algérienne ». Un slogan qui n’a rien de subversif, puisqu’il figure dans un discours prononcé le 6 mars 1960 par le général de Gaulle.
Mais ces manifestants ne tardent pas à être assommés à coups de crosses de fusils, de matraques ou de bâtons. Certains d’entre eux recevront même une balle dans la tête avant d’être jetés dans la Seine. De telles violences sont commises en présence de Maurice Papon, venu s’assurer du « bon déroulement des opérations ».
Tout sera ensuite mis en œuvre pour que les crimes du 17 octobre et des jours suivants (1.000 arrestations le 20 octobre, lors d’une manifestation ne regroupant que des femmes) soient ignorés de l’opinion et demeurent impunis.
Les journalistes tant de la presse écrite que parlée se voient interdire l’exercice de leur profession. Les rares images télévisées prises au cours du massacre du 17 octobre le sont par des télévisions étrangères opérant clandestinement. Les seuls quotidiens parisiens à braver la police de Papon dès le lendemain sont "l’Humanité" et "Libération".
Le gouvernement Debré se solidarise de Maurice Papon en recourant aux saisies qui visent notamment la presse ainsi qu’un tract de policiers républicains relatant les scènes d’horreurs auxquelles ils ont assisté. Le souci du gouvernement de cacher l’horrible vérité le conduit à refuser la constitution d’une commission d’enquête parlementaire et à faire voter une loi d’amnistie dès la proclamation de l’indépendance de l’Algérie le 3 juillet 1962.

La version officielle de la tragédie d’octobre 1961

Pour le ministre de l’Intérieur Roger Frey, ceux qui soutiennent que des violences policières ont été commises le 17 octobre se livrent tout simplement à une déformation des faits car ils ne peuvent soi-disant apporter « le moindre commencement de l’ombre d’une preuve » à ce qu’ils affirment.
C’est un avis que ne partage pas le préfet de police Maurice Papon dans un communiqué, où il fait état de 3 morts, de 11.558 interpellés et déclare 10 jours plus tard devant le Conseil municipal de Paris : « la police a fait ce qu’elle devait faire », en confirmant devant les élus parisiens les chiffres donnés dans son communiqué. Maurice Papon aura le cynisme d’ajouter que les morts du 17 octobre sont probablement imputables à des règlements de comptes entre factions algériennes rivales. 37 ans plus tard, devant la Cour d’assises de la Gironde, qui le condamne à 10 ans de réclusion criminelle pour son comportement sous le régime de Vichy, l’ancien préfet de police de Paris évaluera à la hausse le nombre de tués du 17 octobre 1961, qu’il chiffre entre 15 et 20.
Mais Maurice Papon, qui n’est certainement pas étranger à la saisie en octobre 1961 des tracts accusateurs de policiers républicains, ne peut ignorer que les chiffres qu’il donne sont très en deçà de la vérité. Rappelons que l’avocat général Jean Géromini, qui a eu accès aux archives des parquets, chiffre à 246 le nombre de tués le 17 octobre et que selon les registres de l’institut médico-légal, ce nombre s’élève à 288.
L’historien Jean-Luc Einaudi déclare de son côté que le « massacre perpétré par les forces de police agissant sous les ordres de Papon » a provoqué la mort de 325 Algériens et des blessures graves à des milliers d’autres.
La non-concordance de tous ces chiffres conduira sans nul doute les parlementaires à mettre aujourd’hui tout en œuvre pour que soit connu le nombre exact des victimes du massacre du 17 octobre 1961.
On peut également espérer qu’après la reconnaissance par la République de la sanglante répression du 17 octobre 1961, le Parlement français se prononcera en faveur de la réalisation d’un lieu de souvenir à la mémoire des victimes de cette répression. Ainsi sera comblée une importante lacune de l’Histoire de France.

 Eugène Rousse  


Kanalreunion.com