Culture et identité

« Le patrimoine culturel immatériel, un enjeu de développement »

Regard sur les Journées européennes

Témoignages.re / 16 septembre 2013

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Depuis le 1er octobre 2009, le maloya fait partie du Patrimoine immatériel de l’humanité.

Le peuple réunionnais est la synthèse dynamique issue de la rencontre de femmes et d’hommes porteurs de cultures, d’imaginaires et de civilisations. Nous sommes originaires majoritairement de six mondes : le monde africain, le monde chinois, le monde indien, le monde européen, le monde musulman et le monde des îles de l’Océan Indien (Madagascar, les Comores…).

C’est aussi la synthèse dynamique des luttes et résistances pour sans cesse affirmer notre droit à l’humanité, à l’égalité sociale, à la diversité culturelle et exiger le respect à partir d’un itinéraire historique caractérisé par le colonialisme et qui s’est exprimé par le système esclavagiste, l’engagisme, la colonie et la politique d’assimilation.

Dans cette dynamique, les marqueurs culturels de notre société relèvent pour beaucoup du patrimoine culturel immatériel c’est-à-dire les savoirs, les savoir-faire, les croyances, les représentations, la musique, l’histoire, les relations sociales, les systèmes d’entre-aide, la cuisine, les lieux mémoriels, la toponymie, les luttes, le rapport au genre, le rapport intergénérationnel, les pratiques du corps, la relation aux ancêtres, les modes d’habiter et la langue…

Toutes ces richesses ne nous sont pas restituées, ni ces morceaux qui constituent notre tout ni les apports multiples, ni enfin leur transformation dans le temps par contact, frottement, négociation.

Fêter les Journées Européennes du Patrimoine c’est aussi s’interroger sur qui nous sommes et de quel patrimoine nous sommes issus et qui nous porte vers demain.

La reconnaissance du patrimoine culturel immatériel par l’Unesco* est le fruit de luttes car nous nous situons dans un contexte où les systèmes politiques et économiques dominants considèrent que tout serait à vendre ou à jeter, où l’uniformité tiendrait lieu d’unité, où le centralisme et la globalisation seraient des valeurs démocratiques. Les cultures, et principalement celles basées sur le patrimoine immatériel, se sont insurgées contre cette hégémonie et ont fait entendre la voix de la différence, de la diversité comme préalable à l’échange, au partage, à la mise en commun. Le patrimoine culturel immatériel est partie intime de ses porteurs, individus et communautés humaines.

Donner un avenir à notre passé

La Réunion n’est pas exempte de ce processus d’effacement des mémoires, conséquence d’une modernisation sauvage et d’une minoration voire d’une folklorisation. Il y a bien danger de disparition compte tenu que le patrimoine immatériel est le plus souvent en lien étroit avec les conditions de vie, notamment les conditions matérielles et économiques des plus modestes, et que notre société connaît une accélération des changements sans précédent sur ces plans. Ces changements modifient les relations aux autres, les relations à soi, le mode d’habiter, de manger, de prendre soin de soi, de penser et de se projeter vers le futur. Sans repères constitués nous sommes le plus souvent nécessairement déboussolés. Les Réunionnais, même s’ils participent à cette perte, le perçoivent, et nous pouvons le constater à travers les multiples actions conduites par des particuliers, des groupements, des associations voire des institutions pour permettre la sauvegarde du patrimoine.

Comment créer, comment naître et renaître sans cesse, comment se développer, comment se mettre en partage, comment donner un avenir à notre passé si nous ne le connaissons pas, ou si peu, et si mal, ou seulement à travers la parole d’un Autre qui le marginalise ?

Osons l’ambition culturelle, à partir de la connaissance, d’accompagner les mutations et la recherche de solutions pour relever les défis du peuple réunionnais dans ce qu’il a de différent et également en écho avec le monde.

Osons le témoignage de nos cultures et donnons à voir pour comprendre et se réapproprier les itinéraires des éléments qui constituent notre patrimoine. C’est à la fois un acte de réparation visant à signifier l’égalité des valeurs des différentes civilisations dont nous venons et un acte éminemment prospectif visant à favoriser la transmission, la valorisation et la réinterprétation des processus de créolisation qui structurent en permanence notre société.

S’appuyer sur la totalité de nos Zarboutan

Le patrimoine culturel immatériel est un héritage permanent et donne à nous tous la responsabilité de le transmettre avec ses transformations, ses manques, ses incertitudes et même sans valeur marchande. Chaque Réunionnais a une responsabilité devant l’histoire et pour notre devenir, car nos ancêtres qui ne savaient le plus souvent ni lire ni écrire, qui étaient le plus souvent exploités, ont été capables de créer et de nous léguer un patrimoine inestimable. Faut-il le rappeler : Langue, contes, cuisines, musiques et danses, manière d’être, cultes, connaissance de la mer, des Hauts, des plantes aux propriétés médicinales, de la construction de l’habitat intelligent, le goût de la résistance, les liens indiaocéaniques, l’ingéniosité…, c’est tout cela et plus encore qu’ils nous ont légué et dont nous sommes héritiers. Trions, choisissons, mais donnons sens et faisons naître demain.

La reconnaissance de la contribution à la formation des cultures par toutes ces personnes, et l’accès même à la connaissance constituent un enjeu majeur car trop souvent encore la démarche reste l’affaire des élites.

Il n’y a pas de patrimoine culturel immatériel réunionnais sans communauté humaine réunionnaise. Ce patrimoine culturel immatériel se transmet de génération en génération. Il est recréé en permanence par les Réunionnais des différents groupes socioculturels en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et leur histoire, et il procure à chacun de nous un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine.

Le développement économique, touristique, politique se fera avec le développement humain en appui sur tous nos Zarboutan ou ne se fera pas, ou encore restera cet incessant mal développement qui affaiblit le peuple. Mais y croyons-nous ? Le voulons-nous vraiment ? Voulons-nous réussir à partir de ce que nous sommes, des Réunionnais ? Qui veut devenir un peuple réunionnais et a assez de force pour diriger ce pays à partir de ce qu’il est ?

Eric Alendroit

* Convention pour la sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel, signée à Paris le 17 octobre 2003 et compte aujourd’hui 155 États signataires.


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