Culture et identité

Le Père Higoumène Barsanuphe exalte la fraternité réunionnaise

Dans la revue ’Fraternité d’Abraham’

Témoignages.re / 19 septembre 2012

’Témoignages’ a déjà présenté à ses lecteurs le Père Higoumène Barsanuphe, ainsi que l’œuvre qu’il accomplit en tant que vice-président de la Conférence mondiale des Religions pour la Paix et comme Président du Collectif interreligieux multilatéral pour la Paix. Ce fut notamment le cas lorsqu’il a publié les "Actes" de la magnifique rencontre interreligieuse qui s’est déroulée à l’Ashram du Port le 11 août 2011 en partenariat avec le Groupe de Dialogue Inter-religieux de La Réunion (GDIR), présidé par Idriss Issop-Banian.
Il y a quelques jours, le Père Barsanuphe nous a envoyé le numéro de juin de "Fraternité d’Abraham", une revue trimestrielle publiée par des religieux Juifs, Chrétiens et Musulmans. Un numéro conçu en collaboration avec des Bouddhistes et intitulé "Fraternité", auquel le président de la Fraternité d’Abraham, Edmond Lisle, a proposé d’apporter sa contribution.
Or pour rédiger son texte, le Père Barsanuphe s’est notamment inspiré de ce qu’il a vécu à La Réunion il y a quelques mois et qui l’a profondément marqué. Dans cet article, intitulé « Fraternité et laïcité », il a particulièrement exalté la fraternité réunionnaise, construite par notre peuple durant trois siècles et demi d’histoire, afin de surmonter les épreuves parfois inhumaines imposées par la colonisation, l’esclavage et l’engagisme.
Nous remercions le Père Barsanuphe de nous avoir transmis ce texte, dont nous publions ci-après un premier extrait, avec des inter-titres de "Témoignages". Contact : www.fraternite-dabraham.com

Invité l’été dernier dans l’île de La Réunion, j’y ai découvert ce qui pour moi est la véritable laïcité, en esprit et en action. Et puis, lors de mon séjour, j’ai découvert aussi que ce que je nommais laïcité, les Réunionnais l’appelaient fraternité. Toutes les caractéristiques, la définition, les voies qui y mènent, les conséquences, le modèle de société qu’elles génèrent, les niveaux concernés, le niveau personnel, le niveau relationnel, le niveau collectif, et jusqu’à la nature de ce qui y fait obstacle, tout est identique, tout ce qui peut être dit de l’une peut l’être de l’autre.
En parcourant l’île, qui, comme chacun sait, est un département français, et, qui plus est, une région à elle toute seule, je l’ai trouvée entièrement parsemée de temples et d’ashrams hindous, de temples bouddhistes, aussi bien tibétains que chinois, de mosquées et de synagogues, d’églises catholiques et de centres spirituels bahaïs. Il ne manque que les sikhs.

Des relations chaleureuses

Non seulement tous ces lieux de culte sont implantés de longue date sur le territoire, mais encore les cultes eux-mêmes, les fêtes, les célébrations sont pratiqués tout naturellement et habituellement, dans toutes leurs complexités et leur intégralité, aussi différents et étranges les uns aux autres qu’ils puissent être. Et pour tout cela, aucune autorisation particulière, aucune ingérence des pouvoirs publics.
Je ne me suis pas contenté de visiter les lieux de culte. J’ai demandé à avoir, et obtenu, un entretien avec le responsable de chacun d’eux. Tous sans exception m’ont décrit leurs relations avec les fidèles des autres religions comme parfaitement cordiales, amicales et même chaleureuses.
D’ailleurs, j’ai plusieurs fois rencontré, dans mes visites aux leaders religieux, des représentants d’autres cultes, eux aussi en visite ou de passage.

Le rôle de "Témoignages"

Mais il ne faudrait pas conclure de ce constat que les religions s’entendent entre elles contre ceux qui ne croient pas, contre d’éventuels ennemis. Non seulement les non-croyants traitent tout ce qui touche à la religion comme faisant partie intégrante de la société, mais encore ils entretiennent avec les croyants de toutes dénominations, des rapports exemplairement bienveillants et respectueux.
Le périodique communiste de l’île “Témoignages” publie dans chacun de ses numéros des informations concernant la vie des différents lieux de culte, des reportages à l’occasion d’événements religieux et quelquefois même des explications au sujet de tel ou tel usage, expression ou terme, propre à un rituel ou à un autre.

« Luttons pour la justice et la solidarité »

Depuis une douzaine d’années, existe dans le département un Groupe de Dialogue Interreligieux de La Réunion (GDIR) qui rassemble, sous la présidence d’un musulman, Idriss Issop-Banian, les principaux représentants des communautés religieuses de l’île, à commencer par le Swami Advayananda pour les hindouistes, et Mgr Gilbert Aubry pour les catholiques.
Le GDIR organise un événement chaque automne, pour la @ fois cette année, appelé Journée Réunionnaise de la Fraternité, et qui rassemble plusieurs milliers d’habitants de l’île, toutes convictions confondues.
Le meilleur moyen, pour se rendre compte de l’importance que revêt la notion de fraternité, est de se reporter aux textes de présentation de l’Appel à la Fraternité réunionnaise.
« L’Appel à la Fraternité réunionnaise proclamé par l’ensemble des participants au rassemblement organisé au Jardin de l’État à Saint-Denis ne se contente pas de lancer des vœux pieux, abstraits et sirupeux. Il a un sens concret, constructif et social, en proclamant notamment : “Nous sommes capables de bien vivre ensemble en frères. Luttons pour la justice et la solidarité. Apprenons à nous entraider pour réussir notre destin. Et porter ensemble notre terre vers son horizon d’avenir” ».

Une société équitable

Idriss Issop-Banian a insisté sur le fait que cette “Journée Réunionnaise de la Fraternité” n’est pas une fête religieuse, mais une célébration placée sous le signe de la laïcité, qui concerne tous les Réunionnais, quelle que soit leur culture. Car la fraternité est à la fois un idéal républicain, religieux et philosophique, dont toutes les associations et institutions doivent s’emparer en bâtissant une société équitable, harmonieuse et solidaire, parce qu’il y a encore beaucoup de choses à changer dans notre pays pour créer les conditions d’un peuple fraternel. En effet, il ne peut pas y avoir de fraternité s’il n’y a pas de justice, d’égalité, de partage équitable des revenus, de respect des droits fondamentaux de tous les citoyens (droit à l’emploi, au logement, à la formation, à des moyens de vivre décemment, à la santé, au pouvoir...). Et pour y parvenir, il faut agir, s’engager, se consacrer ensemble à la lutte dans ce but, sinon ce sont simplement de beaux discours et des proclamations d’intentions sans résultats positifs.

Notre priorité

L’union pour changer les conditions de notre vivre ensemble, une union la plus large et la plus forte possible de toutes celles et tous ceux qui se disent favorables à la fraternité est indispensable face à l’union de ceux qui veulent conserver ce modèle social, par intérêt. Cela doit être notre priorité.
Si on ne se bat pas pour l’union et dans l’union pour construire une société fraternelle, on se comporte en hypocrite. Il n’y a qu’à voir certains actes de trahison et de division qui ont marqué les élections sénatoriales. Pour défendre leurs intérêts, certains électeurs se seraient fait payer 1.600 euros par voix par les néo-colonialistes, au détriment du peuple réunionnais.
Avec de tels comportements, on est loin des valeurs pour lesquelles s’est battu George Semprun, décédé le 7 juin dernier à 88 ans. Dans le numéro de septembre 2011, la revue “Philosophie Magazine” publie un entretien avec cet écrivain, héros de la résistance antinazie, grand militant communiste, ancien ministre de la Culture en Espagne. L’auteur du chef d’œuvre "L’écriture ou la vie" y déclare notamment : « Face au mal absolu, la fraternité permet de s’en sortir ».

Le livre d’Ary Yee Chong Tchi Kan

Cela nous fait penser au livre publié en mars 2009 par un dirigeant du Parti Communiste Réunionnais, Ary Yee Chong Tchi Kan, sous le titre “Réconciliation et fraternité”. Cet ouvrage souligne qu’« une grande menace pèse sur la cohésion sociale de notre société » et que « ce genre de défi ne peut être traité par des mesures conventionnelles. Un sursaut collectif est nécessaire en faveur d’un changement total de perception et de perspectives ». Voilà pourquoi son auteur plaide pour une « démarche en coresponsabilité, par le dépassement de soi et l’union sur l’essentiel ».

(à suivre)


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