Culture et identité

Le procès des esclaves et la répression sanglante…

"2011 : l’Année d’Élie, un combattant Réunionnais de la liberté" - L’histoire de la révolte de 1811 — 6 —

Témoignages.re / 27 décembre 2010

Voici le 6ème et dernier chapitre du document remis le 15 décembre aux médias par Sudel Fuma, directeur de la Chaire UNESCO à l’Université de La Réunion, lors du lancement de "2011 : l’Année d’Élie, un combattant Réunionnais de la liberté". Dans notre dernière édition, nous avons vu la fin du déroulement de cet événement historique très important que fut la révolte des esclaves à Saint-Leu du 5 au 8 novembre 1811. Mais cette révolte justifiée de nos ancêtres esclaves fut suivie d’une répression criminelle par l’appareil judiciaire de l’époque. Les inter-titres sont de "Témoignages".

Immédiatement après cette insurrection, la Justice coloniale se met en marche. Selon elle, il faut arrêter l’hémorragie et neutraliser le vent de révolte. Claude Dominique Ozoux, juge en la Cour d’appel, instruit l’affaire et interroge les esclaves.
Le mardi 11 février 1812, en pleine Semaine sainte, la principale église de Saint-Denis est transformée exceptionnellement en tribunal spécial. La séance est présidée par Mathieu Barthélémy Levillan Desrabine, ancien avocat, vice-président de la Cour d’appel de Bourbon.
On peut imaginer toute la magistrature coloniale et le Barreau s’installant dans la cathédrale de Saint-Denis pour juger les insurgés. Ces derniers sont disposés en deux rangs, sous surveillance militaire, le long de la grande nef. Les magistrats sont assis dans le chœur, rangés de chaque côté de l’autel. La Justice est donc placée sous le signe de Dieu et de l’Église. Mais seulement 18 victimes de la répression le seront effectivement.

Une répression saluée dans la presse

Cette révolte exceptionnelle dans l’Histoire de La Réunion n’a pas obtenu l’adhésion de tous les esclaves, certains craignant la répression et la violence du système et elle s’est limitée à la région Ouest de l’île, où elle a été facilement contenue par les "forces de l’ordre" de la commune de Saint-Leu. Elle a par contre traumatisé les Créoles Blancs et les Noirs esclaves.
Les troupes mobilisées par les esclaves, par manque d’organisation et de solidarité, n’ont pu résister à l’assaut des maîtres Blancs qui, armés de fusils, ont semé la panique parmi les esclaves. Ces derniers comptaient sur un éventuel soutien des Anglais ; mais ces derniers, sensibles au danger que représentait pour leurs colonies une telle révolte, ont préféré prendre le parti des maîtres.
"La Gazette de l’Ile Bourbon" du 23 novembre 1811 salue l’intervention d’officiers anglais « qui ont contribué de tous leurs moyens à la pacification générale ».
La position des autorités britanniques face à cette révolte est donc très nette : pas question de créer une situation à la "Saint-Domingue" et à l’émergence d’un Toussaint Louverture ou d’un "Spartacus bourbonnais" dans les nouvelles colonies de sa Majesté.

Carte blanche à la Justice française

Ce positionnement des autorités anglaises est confirmé par l’attitude de Farquhar, le gouverneur général des Mascareignes, qui quitte l’Ile Maurice le jour même où il est informé de la tenue des événements de Saint-Leu, c’est-à-dire le 17 novembre 1811. Il arrive dans la rade de Saint-Denis le 21 novembre 1811 et débarque aussitôt pour exprimer sa position : maintenir les esclaves dans l’obéissance et leur enlever toute espoir d’impunité en cas de révolte.
Le gouvernement britannique laisse carte blanche à l’autorité judiciaire locale pour réprimer durement cette révolte afin d’en faire un exemple.
Farquhar est d’ailleurs connu pour avoir soutenu la traite clandestine des esclaves entre 1810 et 1815, alors que la loi britannique l’avait officiellement proscrite. Dans une allocution qui avait déjà été adressée aux colons le 5 décembre 1810, il menaçait les esclaves des foudres de la Justice britannique en cas de révolte.

300 révoltés sur 5.050 esclaves

Les chefs des insurgés, Élie le forgeron, et Gilles le commandeur, esclaves créoles, n’avaient aucune chance d’obtenir un soutien du gouvernement britannique en dépit de son positionnement anti-esclavagiste. La raison d’État prime sur les convictions abolitionnistes des philanthropes britanniques.
Selon les maîtres de l’Ile Bourbon et de l’Ile de France (déjà conquise par la Couronne britannique sans véritable bataille militaire, sauf quelques escarmouches qui ne firent qu’un petit nombre de victimes), ces colonies ne devaient surtout pas être le théâtre d’événements sanglants comme à Saint-Domingue ou en Guadeloupe.
De plus, le nombre d’insurgés reste faible — environ 300 selon les auteurs de l’époque — par rapport aux 5.050 esclaves de Saint-Leu et aux 60.588 esclaves de l’Ile en 1811. Mais les 363 Blancs et les 131 Libres habitant cette commune auraient eu du mal à contenir la révolte des esclaves si celle-ci s’était généralisée. Ce qui ne fut pas le cas en 1811.

25 combattants de la liberté tués par la Justice

La supériorité militaire des Blancs eut raison des Noirs. Comment résister aux balles des fusils ? La partie était trop inégale pour les Noirs. 20 rebelles selon Voïart, 30 selon Chateauvieux, seront tués sur le coup durant l’offensive des Blancs, et 65 seront faits prisonniers.
Combien ont été réellement tués, notamment dans la journée du 8 novembre ? Les sources d’archives restent encore floues sur la question. Pour Hubert Gerbeau, le tiers des révoltés, au moins, et plus probablement la moitié, soit 150 personnes, seraient mortes dans ce conflit, soit directement pendant la bataille, soit des suites de leurs blessures, ou dans la prison de Saint-Denis.
Les châtiments "exemplaires" furent prononcés et mis en exécution. Le 10 avril 1812, deux des condamnés ont la « tête tranchée » sur un échafaud construit « au-delà du Butor » à Saint-Denis ; onze vont être conduits en chaloupe dans diverses communes pour subir le même sort le vendredi 15 avril à 15 heures (symbole religieux) : quatre à Saint-Paul, cinq à Saint-Leu, deux à Saint-Pierre, deux à Saint-Benoît. Sept condamnés bénéficient de la grâce du roi Georges III, leurs peines sont commuées « en travaux publics à perpétuité ». Cinq autres meurent probablement en prison…
25 personnes sont victimes de ce procès fait aux combattants de la liberté, qui n’ont toujours pas été reconnus comme tels par l’Histoire. Aujourd’hui, l’UNESCO, à l’occasion du Bicentenaire de cette révolution, veut réhabiliter une Histoire longtemps méconnue et ignorée des descendants d’esclaves…

(fin)


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