Culture et identité

Les calbanons de Jacques Bel Air : Haut lieu de la mémoire des travailleurs et de La Réunion

Association Sauvegarde de la Mémoire Réunionnaise

Témoignages.re / 10 décembre 2011

En cette période de campagne sucrière, le quartier de Jacques Bel Air se découvre. Les coupeurs de cannes et les grosses machines s’attèlent à la tâche pour finir la coupe. Sur ces exploitations agricoles, une fois la canne coupée, on découvre le visage historique de ce quartier à travers de nombreux vestiges, dont les calbanons, ces petites cases qui servaient d’habitation aux esclaves et aux engagés indiens sur le Domaine de Bel Air.

Ces calbanons ont donc marqué l’histoire de l’esclavage et de l’engagisme. 397 engagés indiens y résidaient juste après l’abolition de l’esclave. Le périmètre des calbanons fait partie d’une concession attribuée en 1724 à Augustin Panon, nous sommes alors à une période charnière du peuplement de l’île. Joseph Desbassyns, la vicomtesse Jurien de la Gravière, Kerveguen seront successivement propriétaires ou gérants du Domaine de Bel Air. En 1923, la grande propriété sera gérée par Yvrin Payet.

Des centaines de travailleurs et leur famille vivaient sur la propriété du Domaine de Bel Air. Nous avons rencontré Joséphine et Denis Iva, un couple de Sainte-Suzanne respectivement âgé de 83 et 81 ans, qui ont travaillé toute leur vie comme exploitants agricoles à Jacques Bel Air. Denis nous invite à retourner avec lui sur les lieux de son travail. Avec beaucoup de nostalgie et d’émotion, il nous montre l’endroit où il a vécu. Des calbanons, il ne reste que des vestiges, certains ont été détruits, d’autres ont fort heureusement pu être sauvés.

Calbanons 10 et calbanons 25

« Et dire que toute ma famille la vive la dedans. Lavé deux catégories de calbanons, les calbanons 10 avec 10 habitations collées ensemble, et les calbanons 25, c’est-à-dire avec un grand bâtiment en béton avec 25 compartiments pour les familles. Tous mes enfants lé né ici, ma la travaille sur la propriété, mi plantait piment, légumes, la canne, mi entretenait les exploitations agricoles, lavé point d’heure pour travail. Les femmes et les enfants aussi travaillaient dans les champs. Nou payait pas de loyer, mais nou lavé droit habiter dans les calbanons. Lété pas facile vive avec tous les enfants. Lété très serré, lavé point la lumière, ni des toilettes à l’intérieur. Lavé une petite pièce pour la cuisine, mais nous préférait faire la cuisine dehors, dans la petite cour. Lavé point du tout l’intimité, toute la famille i vivait en fait ensemble, les marmailles dormaient dans la même pièce, sur un matelas ou bien par terre. Mais nous vivait, nous lavé au moin la chance d’avoir un boulot avec un case. Ici, tout le monde i vivait en communauté, le dimanche nous retrouvait a nous pou jouer domino, pou boire un coup, pou causer, pour oubli un peu travail. Nous la passé toute nout vie dan’ kalbanon, un moment i fallait partir, mais mi regrette beaucoup cette période là même si lé té difficile. Dommage zot la détruit nout kalbanon comme ça… ».

Joséphine fait partie de ces nombreuses femmes qui, très jeunes, ont travaillé sur les exploitations agricoles de Jacques Bel Air. « Je repense à ce quartier avec toutes ces belles plantations, les chevaux, la petite boutique Bouboul, les servantes, les femmes de ménage, tous les membres de la famille Payet, la cloche qui sonnait le matin pour nous inviter à prendre notre travail… Il faut dire que les femmes étaient nombreuses à travailler la terre comme les hommes. Moi-même, je faisais garder mes enfants par ma grand-mère et j’allais ensuite travailler. Le soir, je m’occupais de mon ménage, de mes enfants, de la cuisine… Le week-end, c’était aussi beaucoup de travail, chercher les herbes pour les animaux et on trouvait un temps pour aller à la messe. Les femmes allaient à la messe en groupe, c’était une occasion de discuter un peu. Quand il y avait un mort, c’était la même chose, il y avait la solidarité dans le quartier. Je me rappelle aussi de la petite chapelle malbar sur la propriété. Il y avait les cérémonies, la marche sur le feu, mais après, ce fut interdit par le propriétaire. Avec notre famille, nous avons passé toute notre jeunesse, toute notre vie à travailler sur le Domaine de Bel Air jusqu’à notre retraite. Jacques Bel Air restera notre quartier, il a marqué notre vie de travailleurs… ».

Les calbanons de Jacques Bel Air font partie de notre patrimoine historique, de la mémoire réunionnaise. Ils méritent d’être réhabilités et valorisés. C’est la volonté et l’ambition de l’Association pour la Sauvegarde de la Mémoire Réunionnaise (A.S.M.R.) qui mène depuis plusieurs années un gros travail de mémoire sur le secteur auprès des personnes âgées et des anciens travailleurs.

Pour éviter que la mémoire, notre mémoire réunionnaise, se perde…

Rencontres intergénérationnelles, films, documents, expositions…

Dans le cadre des festivités du 20 Décembre, l’Association pour la Sauvegarde de la Mémoire Réunionnaise (A.S.M.R.) a mis en place plusieurs actions valorisant les calbanons de Jacques Bel Air et tous les lieux de mémoire de la commune.

Une exposition retraçant l’histoire de Jacques Bel Air a été réalisée, un beau support pédagogique pour les enfants des écoles. Ainsi que deux films sur les mémoires vivantes, les anciens travailleurs des calbanons et les souvenirs d’enfance d’Emmeline Payet, la petite-fille d’Yvrin Payet qui fut l’ancien directeur de la propriété de Bel Air.

Un document a également été publié sur les anciens travailleurs. « Nous travaillons beaucoup avec les écoles de la commune et nous allons amplifier nos actions sur la mémoire réunionnaise l’année prochaine en créant des échanges entre les personnes âgées et les jeunes. Nous disons qu’il serait intéressant de créer à La Réunion une Maison de la Mémoire Réunionnaise pour valoriser le patrimoine matériel et immatériel, toutes nos richesses », souligne Bernard Batou.


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