Culture et identité

« Les esclaves ont montré la voie »

Discours du 20 décembre de Jean-Yves Langenier, maire du Port

Témoignages.re / 20 décembre 2013

Dans son discours prononcé le 19 décembre 2013 à la médiathèque Benoîte Boulard pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage, Jean-Yves Langenier appelle à « notre détermination à être dignes des luttes menées ici, à La Réunion, mais aussi dans l’océan Indien et dans le monde ! »

Nous voici à nouveau réunis pour fêter le 20 décembre qui marque pour nous l’abolition de l’esclavage en 1848.
Certains diront peut-être : "c’est du passé, pourquoi revenir en arrière, oublions !" Je crois que, loin d’oublier, nous devons continuer à réfléchir ensemble sur cette période qui a laissé de multiples blessures jusqu’à aujourd’hui.
Oublier, c’est ne pas comprendre notre présent,
oublier c’est condamner notre avenir.
Se souvenir, ce n’est pas rester prisonnier du passé,
se souvenir, ce n’est pas nourrir la haine et le désir de vengeance,
se souvenir, ce n’est pas se poser en victime.
C’est tout le contraire !

Se souvenir, c’est mieux connaître notre histoire pour comprendre comment s’est formée la société réunionnaise, c’est comprendre ce qui nous a faits, ce que nous sommes aujourd’hui.
C’est aussi mieux comprendre pour agir, construire notre Réunion d’aujourd’hui et de demain. C’est être capable de mieux vivre ensemble.
Quand nous défendons les valeurs d’égalité, de respect, de dignité, de solidarité, de responsabilité, nous avons besoin de nous rappeler que dès les premières années de notre histoire, ces valeurs ont été niées. On a inscrit dans la loi que des hommes, des femmes et des enfants étaient "des biens meubles", des objets, des marchandises qu’on achetait, qu’on vendait, des biens dont héritaient les enfants du maître. Voilà ce que disait le Code Noir appliqué ici à partir de 1724. Pour le philosophe Luis Sala-Molins, ce Code noir est "un monstre juridique" puisqu’il refusait d’accorder des droits à une majorité de la population.

« Des empreintes profondes »

Essayons d’imaginer ce que pouvaient ressentir ces êtres humains, ces êtres doués de conscience et de sentiment qu’on traitait comme de simples outils de travail, qui recevaient le fouet dès qu’ils relevaient la tête.
Cette violence et ce mépris ne pouvaient qu’engendrer une peur et une honte durables.
Le système esclavagiste a exploité la force de travail des esclaves en vue de faire du profit. Ce système a nié leur humanité. Il a dévalorisé leur culture d’origine. Il a stigmatisé la couleur de leur peau. Et ce système s’est transmis de génération en génération sur près de deux siècles.

Un tel système n’a pu que laisser des empreintes profondes dans les rapports sociaux et dans l’image d’eux-mêmes qu’ont les Réunionnais.
En fait, il a laissé des séquelles partout, ici et ailleurs. Les insultes racistes qui ont visé Christiane Taubira, à plusieurs reprises, le prouvent.

« Le passé ne disparaît pas tout seul »

Christiane Taubira est une cafrine de Guyane. Une femme de grande culture et une combattante. Quand elle était députée, elle a fait voter la loi du 10 mai 2001 qui reconnaît que l’esclavage est un crime contre l’humanité. Cette loi porte d’ailleurs son nom. Aujourd’hui, elle est ministre d’Etat, Garde des sceaux. Or, on a voulu la réduire à la sauvagerie, à l’animalité. Ces injures ont visé une femme, une femme noire et, au-delà d’elle, ont visé les peuples d’Afrique, les peuples des départements d’outre-mer. Ces paroles nous ont brutalement ramenés au temps de l’esclavage, au temps de la colonisation, plusieurs siècles en arrière.

C’est la preuve évidente que le passé ne disparaît pas tout seul, que le passé ne passe pas spontanément. C’est la preuve que le passé doit être connu, analysé, compris pour être vraiment dépassé. Il faut affronter cette violence de notre histoire, celle de l’esclavage, de l’engagisme, de la colonisation, pour se libérer de leurs effets destructeurs. Quand on veut oublier le passé, faire comme s’il n’avait pas existé, c’est là qu’il agit dans l’inconscient, individuel et collectif. La méconnaissance nous fragilise, nous laisse sans défense.

Si nous voulons être fiers de ce que nous sommes et de ce que nous sommes capables de faire, nous devons prendre conscience et nous libérer des images dévalorisantes que nous avons intériorisées.
Si nous voulons être responsables de nos vies, individuellement et collectivement, nous devons nous libérer de la peur qui laisse la porte ouverte à la domination.

« Ce sont les propriétaires qui ont été indemnisés »

Avant même 1848, avant même l’Abolition, les esclaves ont montré la voie. Ils ont résisté de multiples façons, par le marronnage, par la révolte, parfois ils ont même préféré la mort volontaire, le suicide. Ils ont résisté aussi en préservant et en transmettant leurs croyances et leurs rites, en inventant des histoires, en développant leur savoir-faire. Contre un système qui niait leur humanité, ils ont créé et transmis leur culture, culture de la nuit, culture du fénoir dont nous avons hérité.

Il ne faut pas non plus avoir la naïveté de penser que 1848 a donné la liberté et la prospérité. Il ne faut pas croire que brusquement celles et ceux qu’on exploitait, qu’on dominait, qu’on violentait, ont été reconnus comme des femmes et des hommes libres et égaux. Il ne faut pas croire qu’ils ont trouvé leur place dans une société juste.
Ce sont les propriétaires qui ont été indemnisés. Puis, ils ont engagé sur contrat des travailleurs de l’Inde, mais aussi d’Afrique et de Madagascar pour continuer à faire leurs profits. Des historiens admettent d’ailleurs que l’engagisme était financièrement plus attractif que le système esclavagiste. C’est dire les limites de cette abolition.
Oui, l’esclavage en tant que système économique et juridique a bien été aboli par le décret du 27 avril 1848, sous l’impulsion de Victor Schoelcher.

Oui, ce décret a été réellement appliqué le 20 décembre 1848, une fois finie la coupe canne. L’abolition de l’esclavage a bien été proclamée par Sarda Garriga sur la place du gouvernement, aujourd’hui la Préfecture. Curieusement, sur cette même place trône la statue d’un gouverneur qui a organisé la chasse aux marrons, Mahé de Labourdonnais.

« Poursuivre le combat »

Nous fêtons l’abolition de l’esclavage, mais la liberté est un long chemin, pour reprendre le titre d’un livre sur la vie de Nelson Mandela.
Combien de temps s’est-il écoulé entre le jour de l’abolition et la possibilité, le droit de commémorer cet événement ? Ce n’est qu’à partir de 1983 que le 20 décembre est devenue une date officielle. Malgré cela, certains travailleurs ne peuvent en bénéficier. Par ailleurs, beaucoup préfèrent, ce jour-là, courir les magasins et dépenser leur argent.

Même reconnue officiellement, cette date semble poser problème puisqu’on la baptise de toutes sortes d’appellations. Il y a eu par exemple la Fête des letchis, sans aucune référence à notre histoire. Aujourd’hui, on parle de "Liberté métisse". Curieuse notion ! Avec quoi la liberté s’est-elle métissée ? Peut-être pense-t-on attirer les touristes avec ce terme à la mode. N’est-ce pas aussi une manière de ne pas évoquer les Kaf ?
Cela donne l’impression qu’on ne veut pas nommer ce que l’on commémore. On ne veut pas se souvenir, on détourne le sens de cet événement.

Respecter la mémoire de nos ancêtres qui ont souffert et en même temps résisté, c’est prendre conscience des valeurs qu’ils nous ont transmises et poursuivre le combat pour les faire vivre en nous et en relation avec les autres.

« 350ème anniversaire de la naissance du peuple réunionnais »

Tous ces jours derniers, Nelson Mandela était présent dans les informations, sur nos écrans, dans nos conversations et dans les hommages que nous lui avons rendus ici même, dans notre ville du Port. Lui être fidèle c’est tâcher de s’inspirer de son exemple pour porter toujours plus loin l’idéal de liberté pour tous et de dignité humaine.
De la même façon, commémorer l’abolition de l’esclavage, c’est s’engager à poursuivre le combat commencé par celles et ceux qui ont nourri la terre réunionnaise de leur sueur et de leur sang.

Fêter le 20 décembre, c’est prendre conscience de tout ce que nous devons à celles et ceux qui ont le plus souffert. En ce sens, le 20 décembre, c’est bien la Fèt Kaf, une Fèt kaf qui concerne l’ensemble des Réunionnaises et des Réunionnais.
Cette année 2013 commémorait le 350ème anniversaire de la naissance du peuple réunionnais. Ce fut l’occasion de souligner la diversité de nos origines, les échanges continus qui font notre richesse et aussi la conscience, plus ou moins vive, de partager une histoire commune.

En ce 20 décembre 2013, affirmons haut et clair notre détermination à être dignes des luttes menées ici, à La Réunion, mais aussi dans l’océan Indien et dans le monde !


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