Culture et identité

"Les Marrons", de Louis-Timagène Houat — 12 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 22 février 2013

Dans cette chronique "Nout mémwar", voici la suite du texte de Louis-Timagène Houat paru quatre ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion sous le titre "Les Marrons". Ce livre avait été rédigé pour éclairer la population en France sur la condition des esclaves et les traitements imposés aux marrons de l’Empire français. Au début de son texte, l’auteur raconte comment quatre esclaves marrons malgaches quittent « l’habitation coloniale » « au pied des Salazes » pour se réfugier dans les Hauts. Durant leur parcours, ils échangent des informations sur les violences dont ils ont été victimes depuis leur déportation et sur la nécessité de se révolter. Au risque que « notre meilleur sang coulera », dit l’un d’eux…

— Ça peut couler ! ce sang n’est pas à nous ! et qu’est-ce qu’on risque à jouer

notre vie ?

— Je sais, frères, je sais que, pour nous, la mort est plus douce, est meilleure que

la vie. Mais pourquoi la mort inutile ? La mort qui fait mal et honte ?... Je pense encore. Je suppose. Nous sondons nos hommes...

— Ils veulent !

— Nous parlons à tous...

— Personne ne trahit ! tout le monde ne fait qu’un !

— Bon ! éclatons !

— Éclatons !

— Le sabre nous hache... le canon nous écrase...

— C’est égal ! nous marchons ! Nous marchons comme vous dites, et puis, nous voilà libres !... Mais ce n’est pas tout, frères... l’île est trop petite... La France enverra contre nous des navires de guerre... on nous brûlera, on nous tuera, on nous remettra dans l’esclavage, et alors ce sera bien pire !...

Écoutez-moi : j’ai entendu le papier causer. En France, en Angleterre, dans les grands pays des blancs, il y a des hommes, des enfants du bon Dieu, qui pensent à nous, qui prient pour nous, qui disent que, malgré notre peau noire, nous sommes blancs comme eux, et demandent au Roi, à la Reine, de nous faire déferrer, de nous donner notre liberté...

— Nous donner notre liberté !

— Oui, frères !... Patience encore un peu donc. Ça ne peut pas tarder. On l’attend de jour en jour. Ici, les blancs ne veulent pas. Mais ça ne fait rien : ils ne sont pas les premiers ; les grands chefs sont là-bas, et nous l’aurons. Et alors nous aurons aussi notre case, notre morceau de terre, avec notre légume et notre volaille à nous-mêmes ; et quand il faudra travailler, nous ferons ceci, cela ; mais ce sera pour nous-mêmes, et on ne nous battra pas, et nous serons maîtres de notre corps, avec notre femme et nos enfants, qui resteront à côté de nous, pour faire notre plaisir, et ne plus être malheureux...

(à suivre)


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